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DISCOURS
Thénissey - 28/08/04 - Discours de Christophe DESSANTI
Réhabilitation du politique
Le nécessaire retour du politique. Discours à l'université 2004

Initialement, l'exposé qu'il m'a été demandé de vous faire était intitulé '' le retour du politique ''. J'ai préféré qu'il soit intitulé '' le nécessaire retour du politique '', ou '' pour un retour du politique '' parce que, à l'évidence, le politique ne va aujourd'hui plus de soi.

Le politique traverse en réalité une crise sans précédent qui se confond avec une crise de la démocratie, ce qui est normal, puisque, en Europe, la naissance du politique - en Grèce - se confond avec la naissance de la démocratie.

Pour déceler cette crise, pour en prendre la mesure, il est inutile de se lancer dans des raisonnements savants. Il suffit de se pencher sur les résultats des dernières élections européennes, résultats pour le moins édifiants puisque non seulement près de la moitié des électeurs n'ont pas pris la peine de se déplacer, mais aussi parce que ceux qui ont pris la peine de se déplacer et de glisser un bulletin dans l'urne, l'ont fait pour sanctionner les gouvernements en place.

Depuis plus de vingt ans maintenant, aucune majorité ne tient au-delà d'une mandature. Et ce n'est pas seulement un mal français. C'est un mal européen puisque, lors des dernières élections européennes, toutes les listes soutenues par les partis au pouvoir ont été sanctionnées. Dans les pays dirigés par des majorités de droite, les listes de gauche l'ont emporté. Et, inversement, dans les pays à majorité de gauche, ce sont les listes de droite qui ont gagné.

Il est facile d'en tirer la conclusion : en Europe et en France, lorsque les électeurs votent, ce n'est pas pour exprimer une adhésion, mais pour manifester leur défiance. Si bien que le processus d'alternance sans fin entre la gauche et la droite a désormais changé de signification. Auparavant, lorsque les électeurs abandonnaient une majorité, c'était pour reporter ses espoirs sur une autre. On était dans le cadre d'un déplacement de l'enthousiasme - un enthousiasme de cocu, mais un enthousiasme quand même !

Or, désormais, d'enthousiasme, il n'est plus question. Quand les électeurs votent pour la gauche, ce n'est pas pour faire plaisir à Hollande, c'est pour se venger de Raffarin, ou inversement. Et lorsqu'ils s'aperçoivent un beau jour que, pour avoir le plaisir de voir la mine déconfite de Raffarin, ils doivent supporter la bouille réjouie et satisfaite de Hollande, eh bien, cela leur est si insupportable, et ils finissent par ne plus voter du tout.

À l'évidence, le désintérêt et la défiance sont aujourd'hui les sentiments les mieux partagés par le corps électoral. Bien sûr, cette situation est navrante. Mais à certains égards elle est aussi rassurante. En effet, quelle est la situation la pire : une classe politique impuissante jouissant du soutien massif du corps électoral ou une classe politique impuissante dépourvue de tout véritable soutien populaire ?

Je pense que vous serez d'accord avec moi pour affirmer que, dès lors que la classe politique ne mérite pas le soutien des électeurs, eh bien... autant qu'elle ne le reçoive pas ! Le problème ce n'est donc pas la grève des électeurs, c'est l'impuissance des politiques. La responsabilité première de la crise politique n'incombe pas aux électeurs, mais à la classe politique.

Certes, on peut tempérer ce jugement en notant que le pouvoir politique est contesté de toute part par la montée en puissance d'autres pouvoirs. Par les médias, par les juges, par les experts, par les autorités morales, par les institutions internationales, par les forces économiques et financières, etc. On pourra noter aussi que cet affaiblissement de l'autorité politique s'inscrit dans la dynamique de la philosophie libérale qui depuis 1968 considère que la liberté, loin d'être garantie par l'autorité, et spécifiquement par l'autorité politique, doit au contraire lui être arrachée.

Tout cela est exact. Mais tout cela n'exonère nullement le pouvoir politique. Car, curieusement, cette dépossession du politique a été tolérée voire organisée et planifiée par le pouvoir politique lui-même. Tout s'est donc passé, depuis vingt ou trente ans, comme si la classe politique, comme effrayée par la responsabilité du pouvoir, avait elle-même organisé sa dépossession.

Ce sont les politiques qui ont volontairement transféré des pans entiers de la souveraineté nationale aux instances supranationales. Les traités européens de Maastricht et d'Amsterdam n'ont pas été imposés à la France par une armée d'occupation. Ils ont été négociés, signés et ratifiés par la classe politique, sous l'impulsion de la classe politique.

Ce sont les politiques qui ont volontairement privé l'État de tout moyen de communication autonome. Ce sont eux qui ont laissé ce pouvoir gonfler démesurément au point que le journaliste et ceux qui le financent, via la publicité, sont devenus le premier pouvoir.

Ce sont les politiques qui, face à tel ou tel dossier épineux, ont décidé, trop souvent, de se défausser sur des comités d'experts ou, pis encore, des comités de sages. Je dis pis encore, car si l'expert donne souvent de mauvaises réponses, à courte vue, alors que le politique doit voir loin, le sage, ou plutôt le prétendu sage, donne presque toujours des réponses idéologiques allant dans le sens de l'air du temps. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la conséquence est la même : le politique apparaît illégitime puisque, au lieu d'exercer l'autorité qui lui a été confiée, il la remet à d'autres, qui, c'est un comble, n'ont jamais été élus et se trouvent hors de tout contrôle démocratique.

Ce sont les politiques qui, de la même manière, ont organisé la montée en puissance du Conseil constitutionnel. Ce sont eux qui ont permis que cette instance non élue s'érige en juge de la validité des lois votées par le parlement élu. Ce sont eux qui ont accepté de mettre cette autorité suprême au-dessus d'eux-mêmes, et plus grave encore, au-dessus du peuple français.

Ce sont eux aussi qui ont laissé le pouvoir judiciaire déborder de ses attributions. Ce sont eux qui ont volontairement émancipé les juges du parquet. Il est vrai que cette émancipation-là est la triste conséquence de la corruption de la classe politique. En effet, c'est à cause de la corruption de la classe politique que cette autorité du politique sur le judiciaire est apparue seulement comme une mesure de sauvegarde illégitime. Mais cela n'y change rien. C'est bien à cause de la classe politique, et en l'occurrence de sa corruption, que le juge a pu apparaître comme un chevalier blanc. Et c'est fort de ce prestige qu'il a pu imposer toutes ses lubies révolutionnaires et soixante-huitardes.

Ce sont les politiques qui ont également désacralisé la fonction présidentielle. Ce sont eux qui l'ont privée de l'apparat et de la solennité qui étaient les siennes. Ce sont eux qui ont réduit le mandat présidentiel à cinq ans, privant ainsi la tête de l'exécutif du délai et de la sérénité nécessaires au lancement de politiques de grande ampleur. Et l'on en voit d'ailleurs actuellement les tristes conséquences. Le chef de l'État se retrouve en campagne électorale permanente et il finit par dépenser plus d'énergie à contenir les appétits de tel ou tel de ses ministres qu'à s'occuper des affaires du pays. On dit que Sarkozy, qui dévoile dès à présent ses ambitions présidentielles, est trop pressé. Je ne le crois pas. Il se conforme en fait au calendrier électoral qui est celui du quinquennat voulu par Chirac.

Enfin, ce sont les politiques qui ont organisé la montée en puissance des pouvoirs locaux. La délégation des prérogatives gouvernementales aux instances régionales et locales étaient même au coeur du projet de nouvelle gouvernance de M. Raffarin. Un projet qui constitue d'ailleurs un terrible contresens à propos de la notion de proximité. Les Français aspiraient certes à un pouvoir plus proche d'eux. Mais il ne s'agissait pas de proximité géographique. Ce qu'ils voulaient c'était un pouvoir plus présent et plus proche d'eux. Un pouvoir qui agisse selon leurs préoccupations et dont on sente les effets de l'action. Or, le projet de Raffarin produit des effets contraires : en déléguant de nouvelles prérogatives aux régions, il rend plus complexe l'exercice de l'autorité et dilue la responsabilité. Le pouvoir a donc moins de pouvoir. Et ce pouvoir étant moins lisible, s'éloigne des citoyens.

Les politiques ne sont donc pas victimes du déclin du politique. Ils sont responsables de ce déclin. Les politiciens actuels - je veux dire ceux qui alternent depuis vingt ou trente ans - sont donc coupables du pire des crimes : celui de la destruction, non seulement de l'édifice institutionnel, mais aussi de la politique elle-même. Cela est grave. C'est un crime pour lequel ils devront un jour payer. Mais cela permet aussi de relativiser la crise. En effet, contrairement à ce que l'on entend trop souvent affirmer, l'abstention des électeurs ne signifie pas qu'ils se désintéressent de la politique. Les électeurs qui s'abstiennent ne se détournent pas de la politique. Ils se détournent d'une classe politique qui ne fait plus de politique. En creux, l'abstention exprime donc une aspiration à une véritable politique. En clair, ils jugent la classe politique actuelle indigne d'une fonction trop noble.

Et il faut ici insister. Non, nous ne sommes pas rentrés dans l'ère du post-politique, de l'après-démocratie... cette idée, en vogue après la chute du mur de Berlin, ne pouvait en réalité se concevoir que dans la perspective de la fin de l'Histoire et de la fin des idéologies. La fin de l'Histoire aurait pu entraîner la fin du politique, par inutilité. En effet, la politique n'est rien d'autre que le moyen pour les peuples d'exister à l'échelle de l'Histoire, de se protéger de ses aléas et de s'y tracer un destin. Quant aux idéologies, elles sont en fait les différentes options qui s'offrent aux peuples pour naviguer dans l'Histoire. Si donc il n'y avait plus d'Histoire, et donc plus d'idéologies, plus d'options différentes s'offrant aux peuples, en effet on serait entré dans une ère apolitique.

Mais voilà, il est apparu depuis que les discours sur la fin de l'Histoire étaient eux-mêmes une idéologie. Et des plus mensongères, des plus déconnectées qui soient. Une idéologie du désarmement et de l'abandon d'autant plus dangereuse qu'elle n'avait cours qu'en Occident et tout spécialement en Europe.

Depuis un certain 11 Septembre, il apparaît en effet que l'Histoire est loin d'être finie, qu'au contraire elle s'accélère et qu'elle n'a jamais été aussi lourde de périls. On assiste même à une redoutable montée des périls : je ne voudrais pas en faire ici un catalogue exhaustif mais en isoler deux qui me semblent majeurs.

Le premier péril est l'incroyable accentuation de la compétition économique mondiale. La chute du mur de Berlin et l'émergence d'un monde globalisé ont exacerbé les rivalités économiques. Comme le notait un économiste français dans un ouvrage que je vous recommande la puissance ou la mort (Ch. Saint Etienne), nous vivons dans un monde en voie de hiérarchisation où s'affrontent les grands ensembles géo-économiques : États-Unis, Europe, Chine. En faisant disparaître les frontières, la globalisation a jeté les individus, les entreprises, les nations, les continents, dans une gigantesque arène où tous les coups sont permis et où il y aura des gagnants et des perdants. Cette situation de guerre économique exige une mobilisation étatique. Elle exige des décisions politiques. Elle exige donc un retour au politique.

S'agissant du deuxième grand péril, je développerai moins parce que vous le connaissez très bien, c'est bien sûr le risque terrible que fait courir l'immigration massive. Risque d'éclatement de la communauté nationale en une mosaïque de communautés antagonistes, et risque aussi de submersion pure et simple puisque la dynamique de l'immigration additionnée à la démographie propre des immigrés déjà présents en France fait entrevoir un futur où les Français d'origine européenne ne seraient plus que la plus forte des minorités.

Ces deux dangers parmi d'autres recoupent en réalité les deux fonctions majeures du politique, qui consistent à protéger la communauté nationale contre les agressions extérieures et à concourir à la concorde à l'intérieur. Voilà pourquoi le siècle que nous abordons sera celui du retour au politique.

Résumons donc la situation.
- La politique est plus nécessaire que jamais.
- La classe politique actuelle est incapable d'en faire.
Il n'est pas besoin d'être devin pour comprendre ce qui va se produire. La classe politique actuelle va disparaître. Et elle va laisser la place à d'autres élites, capables de ramasser à terre les attributs du pouvoir avec la ferme intention de l'utiliser.

En réalité, nous sommes donc dans une période d'interrègne. Et toute la question est de savoir qui s'emparera du pouvoir délaissé. Et aussi, quand. La réponse à cette question-là, chers amis, c'est à nous, c'est à vous qu'il reviendra de l'écrire dans les semaines, les mois et les années à venir.

En effet, toute la question est là : serons-nous prêts à répondre à la formidable demande d'autorité qui ne manquera pas de se manifester ? Serons-nous là, serons-nous prêts à assumer cette responsabilité ?

C'est là, à mon sens, tout l'enjeu des efforts surhumains accomplis par Bruno Mégret en votre compagnie. Tenir, durer, afin d'être là le jour où la situation se sera suffisamment aggravée pour que le sursaut se manifeste. Et quand je parle de sursaut, je ne veux pas forcément parler de situation dramatique avec homme providentiel et tout le toutim (tous ces ingrédients de dramaturgie d'opérette). Ce que je crois c'est qu'à ce moment donné, les forces éparses du courant national (au sens le plus large) vont devoir se cristalliser. Cela se passera un peu de la façon dont Stendhal parle de la cristallisation amoureuse.

Stendhal décrit ainsi cette cristallisation : on trempe une brindille dans l'eau salée. On la trempe une fois, deux fois. Lorsqu'on la ressort c'est toujours une brindille. Et puis on la trempe une nouvelle fois, et là on s'aperçoit que la brindille est étincelante de cristaux.

Eh bien, chers amis, cette brindille c'est le MNR et l'eau salée, l'eau saumâtre dans laquelle vous la trempez ce sont les élections. Jusqu'ici la brindille ressort encore terne. Mais un jour j'en suis sûr, à force de ténacité, elle ressortira étincelante de cristaux. Ce sera alors l'heure du politique grâce au MNR.

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