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DISCOURS
Paris Bercy - 12/02/05 - Discours de Christophe DESSANTI
Bruxelles contre l'Europe
Intervention au colloque "L'Europe, première puissance ?"

Non à la constitution, oui à l'Europe puissance !

Les Français sont appelés à se prononcer dans quelques semaines sur le projet de constitution européenne. Alors qu'ils souhaitaient que ce scrutin essentiel ne soit précédé d'aucun débat, les partisans du '' oui '' ont déjà perdu la première bataille : la question turque et le scandaleux projet de directive Bolkestein sont venus tirer les opinions publiques de leur torpeur en révélant l'ampleur des dérives mondialistes et marchandes de la construction européenne. Pour autant, il convient maintenant d'éviter que le '' non '' soit progressivement assimilé à une démarche négative, le camp du '' oui '' s'arrogeant alors le monopole du volontarisme, de la réforme, comme cela a été le cas lors des précédentes grandes consultations européennes.

L'enjeu décisif de la campagne
Ne pas laisser le monopole du '' non '' à ceux qui n'expriment qu'une conception étroite de la nation, que des égoïsmes nationaux ou catégoriels. Pour ne prendre qu'un seul exemple : il ne faudrait pas que le '' non '' se résume à celui de la CGT parce que cela donnerait l'impression qu'il faut choisir entre l'Europe ou les intérêts corporatistes de catégories professionnelles privilégiées, entre des européistes qui avancent ou des syndicalistes crispés sur leurs avantages acquis. Il ne faudrait pas que cela se produise : cela donnerait l'impression que l'Europe de Bruxelles, c'est le mouvement, l'adaptation aux nouveaux enjeux, le volontarisme, tandis que le '' non '' n'est que l'expression d'un repli frileux, de l'immobilisme, de l'égoïsme et de l'incapacité à relever les défis de demain !

Ce serait là un piège mortel et un redoutable tour de passe-passe politique. La réalité est inverse : contrairement à ce que certains - partisans du '' oui '' comme partisans du '' non '' - vont prétendre, le projet de constitution que l'on nous propose n'est pas vraiment révolutionnaire. Il s'inscrit totalement dans les graves dérives qui sont celles de la construction européenne depuis vingt ans ! Il ne représente aucune avancée, ni une quelconque nouveauté révolutionnaire. Ce n'est que la formalisation de toutes les dérives, impasses et contresens qui jalonnent depuis des années la construction européenne. C'est très grave de voir que lorsque l'Europe se dote d'un texte constitutionnel, la seule chose qu'elle soit capable de faire, c'est d'inscrire dans le marbre la somme de ses tares.

Les tares du projet de constitution
Tares et défauts sont nombreux. Ils sont si nombreux que l'on pourrait passer la journée à les énumérer. On pourrait passer un week-end entier à les disséquer et une semaine pleine à les commenter un par un. Il ne s'agit pas de cela ici mais plutôt de se concentrer sur les tares principales, sur les tares en quelque sorte constitutives, sur les tares consubstantielles. Et la principale de ces tares, la somme de toutes les autres, c'est d'avoir voulu acter les dérives européennes.

Pour rédiger le projet de constitution, les rédacteurs avaient deux possibilités, deux méthodes. La première méthode consiste à s'enfermer dans un bureau, à regarder la somme des textes, directives et règles de fonctionnement qui se sont accumulés en sédiments successifs et essayer de mettre un peu d'ordre dans ce maquis en gardant les yeux rivés sur celui-ci, en tentant ensuite de concilier les exigences contradictoires de chacune des nations européennes, de façon à ce que, surtout, aucune ne rejette le texte. Cette méthode reproduit le principal défaut de la construction européenne qui est de considérer l'approfondissement institutionnel et l'élargissement géographique comme des objectifs en eux-mêmes. Cette méthode met la charrue avant les boeufs, elle consiste à agir avant de réfléchir.

Elle produit un carcan institutionnel, à charge ensuite pour les dirigeants européens de voir ce qu'ils peuvent en faire. On voit bien à quoi aboutit une telle méthode : l'outil créé s'avère inadapté, si bien que loin de devenir un atout, il se révèle un handicap. Le résultat est connu : c'est l'Europe impuissance.

La seconde méthode, celle de l'Europe puissance, consiste à relever la tête en ouvrant les yeux pour scruter le monde dans lequel nous vivons, pour en dégager les grandes tendances, y déceler les grands enjeux, afin de formuler, face à ces enjeux, une série d'objectifs stratégiques pour le continent et, ensuite, proposer aux différents pays européens de se joindre ou non à ce projet.

Bien entendu, c'est la première méthode qui a été retenue pour la rédaction du projet de constitution.

Un projet doublement archaïque

Il n'y a plus de menace soviétique...
Ce projet est assis sur les dogmes idéologiques aujourd'hui périmés qui prévalaient au lendemain de la chute du mur de Berlin et de l'effondrement de l'URSS.

Pour commencer, les rédacteurs n'ont absolument pas tiré les conséquences de la disparition de l'URSS. Près de quinze ans après la disparition du pacte de Varsovie, l'article I-41 du projet de constitution stipule que la politique de défense commune devra être compatible avec celle arrêtée par l'OTAN. En clair, les objectifs de la défense européenne ne seront pas décidés par les pays membres de l'Union européenne, mais par ceux de l'Alliance Atlantique. Le projet de constitution propose d'institutionnaliser la vassalité de l'Europe à l'égard des Etats-Unis ! L'ambition mirifique que cet article exprime, au moment où l'Europe se dote d'une constitution, c'est la transformation des armées européennes en supplétifs des aventures militaires impériales de Washington.

Car l'OTAN n'est pas seulement une organisation rendue caduque par la disparition de la menace soviétique ; elle devient le bras armé mondial de l'Amérique. Washington et ses alliés au sein de l'Alliance considèrent en effet que le champ d'intervention de l'OTAN n'est plus limité géographiquement - les troupes de l'OTAN peuvent intervenir partout dans le monde - et qu'elle peut intervenir de façon préventive et non plus seulement pour répondre à une agression. Autant dire que l'article I-41 ne va pas donner naissance à une politique de défense européenne autonome mais plutôt transformer les armées européennes en force de police destinée à intervenir partout où la pax americana et les intérêts américains sont menacés.

Notons encore que ces conditions donneront un avantage considérable à l'industrie de défense américaine puisque, bien sûr, pour des raisons de compatibilité et d'interopérabilité, l'OTAN plaidera pour que les matériels militaires européens adoptent les standards de l'OTAN, c'est-à-dire ceux de l'US Army. Au moment où la frontière entre technologies militaires et civiles tend à s'estomper, on comprend que l'article I-41 est, à lui seul, de nature à accélérer la désindustrialisation de notre continent et le décrochage technologique entre les deux rives de l'Atlantique.

...mais une guerre mondiale économique !
Cela nous amène à parler du second contresens historique commis par les rédacteurs du projet de constitution qui ne perçoivent nullement que la chute de l'URSS n'a pas donné naissance à un marché mondial pacifié où les agents économiques agissent librement, mais a déclenché une véritable guerre économique. Les eurocrates ont, ici encore, au moins dix ans de retard. Dès la chute de l'URSS, les dirigeants américains ont considéré la globalisation économique comme une nouvelle forme de conflit opposant principalement les Etats-Unis à leurs compétiteurs européens. Bush père l'avait compris tout de suite et même un président pourtant réputé angélique comme le gentil Bill Clinton.

Aujourd'hui, par contraste avec Bush junior, on parle de Bill Clinton comme d'un gentil garçon, idéaliste, attaché au multilatéralisme, pacifique aussi et surtout comme d'un ami des Européens . En l'espèce il n'était rien de tout cela. Le gentil Clinton est l'homme qui a permis à l'Amérique de prendre pied dans les Balkans et de commencer la politique d'encerclement de la Russie - qui se poursuit maintenant en Ukraine - et permet à Washington de perpétuer la division du continent européen. Il est aussi et surtout l'homme qui déclara au lendemain de sa première élection que sa priorité serait - je le cite - '' la défense des intérêts économiques des Etats-Unis '', si bien qu'il a engagé le redéploiement des puissants moyens de l'administration américaine au service de la compétitivité économique. Et méditons la déclaration du secrétaire d'Etat américain de l'époque, Warren Christopher, devant le Sénat : '' La sécurité économique américaine doit être élevée au rang de première priorité de la politique étrangère américaine ; il faut, à cet effet, mettre autant d'énergie et de ressources pour gagner cette guerre-là qu'il en a fallu pour gagner la guerre froide. ''

Au lendemain de la chute de l'URSS, les Américains ne désarment pas, ils se mobilisent pour gagner la guerre économique. Dans la géoéconomie, écrivait Edward Luttwak, un des conseillers du président Clinton, '' la puissance de feu, c'est le capital ; la pénétration des marchés remplace les bases à l'étranger et les garnisons. Les équivalents des armes nucléaires sont les politiques industrielles d'investissement ''. Voilà bien une réalité que les européistes ignorent.

Douze ans après que Clinton a mobilisé son pays pour gagner la guerre économique contre l'Asie et l'Europe, les rédacteurs de la constitution ignorent encore cette réalité et continuent à n'avoir pour objectif que de fondre le marché européen dans un marché global. C'est là le paradoxe même de la construction européenne.
Présentée comme un moyen pour les États européens de se défendre dans un environnement économique hyperconcurrentiel, l'Union se dote pourtant systématiquement de règles contraires à cet objectif :
v L'industrie européenne est-elle pénalisée par un dollar sous-évalué ? L'indépendance de la Banque centrale interdit toute politique monétaire ou de change volontariste !

Le développement des nouvelles technologies (biotechnologies, nanotechnologies) exige-t-il des investissements extrêmement massifs dans le domaine de la recherche fondamentale et appliquée ? Le pacte de stabilité budgétaire l'interdit !

La compétition commerciale et le processus de concentration industrielle nécessitent-ils la constitution de grands champions européens capables de résister à des raids boursiers ? Les règles européennes prohibent ces rapprochements au nom des principes sacralisés de la libre concurrence !

Au moment même où la compétition s'accentue, au moment même où nos principaux concurrents - Etats-Unis, Chine, Inde et Russie - s'arment économiquement, les institutions européennes, non seulement ne s'arment pas, mais interdisent aux différents Etats de pallier leurs carences. La construction européenne agit en la matière comme la France du Front populaire à la veille du second conflit mondial. Dans un contexte de course à l'armement économique, elle procède au désarmement unilatéral. Il n'est pas besoin d'être mage pour déduire les conséquences dramatiques qui en résulteront. Tout simplement parce que ces conséquences, on les a sous les yeux : elles se nomment désindustrialisation, décrochage technologique, fuite des cerveaux... Elles forment un tout qui se nomme aujourd'hui impuissance, et se nommera demain perte d'indépendance, car il faut bien comprendre que la puissance réelle dépendra, demain comme naguère, de la capacité à maîtriser les nouvelles technologies. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que ces nouvelles technologies s'appellent des technologies de souveraineté.

Une vision périmée

Point n'est besoin d'insister sur les autres preuves de cécité stratégique dont fait preuve l'actuelle construction européenne, sur son incapacité à prendre en compte l'autre axe de conflictualité, le '' choc des civilisations '', qui se manifeste par le refus de l'Union européenne à définir son identité et ses frontières. Il faut néanmoins souligner que c'est un cas absolument unique dans le monde, puisque les autres nations et les autres civilisations, elles, cherchent à s'organiser et à préserver leur identité. Même les Américains ont abandonné la pente morbide de la négation de soi-même puisque, ce n'est qu'un exemple mais il est révélateur, l'essai qui figure dans le peloton de têtes des ventes aux Etats-Unis est dû à la plume de Samuel Hutington, celui-là même qui forgea l'expression '' choc des civilisations ''. Il s'intitule Qui sommes nous ? Les défis de l'identité américaine. L'ouvrage ne se contente pas de poser la question. Il y répond. Il affirme l'identité américaine et la célèbre. Sur ce plan aussi l'UE et la constitution européenne vont à contresens de l'Histoire. On pourrait ainsi multiplier les exemples...

L'essentiel tient en quelques mots. Loin d'offrir aux Européens de nouveaux moyens de relever les défis d'aujourd'hui et de demain, le projet de constitution européenne est l'ultime avatar d'une vision du monde à la fois erronée et périmée. Elle est l'expression d'une organisation autiste qui ne voit pas le monde changer autour d'elle parce qu'elle ne se préoccupe que de ses petits équilibres et mécanismes institutionnels. Cette constitution étant un reliquat du passé, ce sont ceux qui en font la promotion, ceux qui voteront '' oui '' qui feront preuve d'immobilisme et de frilosité. En votant '' oui '', ils ne feront qu'approuver la calcification institutionnelle d'idées périmées. À l'inverse, ce sont ceux qui voteront '' non '' qui poseront un acte potentiellement fondateur d'une réalité nouvelle. Un refus du texte constitutionnel ne signifiera nullement que l'on en reste aux règles instituées par le traité de Nice. Le rejet de la Constitution provoquerait, bien évidemment, une crise des institutions européennes qui provoquerait nécessairement une remise à plat générale. Elle induirait nécessairement de poser les questions dans l'ordre. D'abord '' L'Europe pourquoi ? '' Puis '' L'Europe comment ? '' et enfin '' L'Europe avec qui ? ''.

Les enjeux du référendum sont donc clairs. Voter '' oui '', c'est voter pour le statu quo de déclin. Voter '' non '' c'est poser l'acte préalable à l'émergence d'une nouvelle Europe. Une Europe permettant aux nations européennes de relever les défis de demain et d'effectuer leur grand retour dans l'Histoire. En un mot, pour voter '' oui '' à l'Europe-puissance, il faut dire '' non '' au projet de constitution !

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