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Paris Bercy - 12/02/05 - Discours de Jean-Yves WAQUET
L'indépendance militaire Intervention au colloque "L'Europe, première puissance ?"
Dans la longue gestation de l'Europe, on peut dire que la défense n'a pas été jusqu'à ces toutes dernières année une véritable préoccupation ; en effet après l'abandon rapide de la Communauté européenne de Défense (CED) il y a plus de cinquante ans, après les tribulations et les hésitations de l'Union de l'Europe occidentale (UEO), il a fallu attendre 1998 pour qu'un début de réflexion soit engagé, même si cette réflexion reste largement bridée par l'existence même de l'OTAN.
L'Europe n'a de sens que si elle permet de défendre collectivement et au mieux les intérêts des nations qui la composent. C'est donc selon ce principe que je propose de répondre d'abord à la question du bien fondé d'une Europe de la défense.
Une défense commune découlant d'une communauté d'intérêts ?
Une défense européenne est elle souhaitable ? Une défense commune des nations qui composent l'Europe a-t-elle un intérêt ? Ceci doit évidemment s'analyser en fonction des menaces susceptibles de peser sur l'Europe.
Les menaces
Si la France, par exemple, n'est plus menacée aujourd'hui à ses frontières de manière immédiate, l'histoire récente montre cependant que la paix dans certaines régions d'Europe reste fragile. Par ailleurs, hors du vieux continent, à l'ordre ancien issu de la guerre froide a succédé un bouillonnement qui peut présenter des risques réels pour la paix dans le monde et la sécurité des intérêts français ou européens. En outre, l'effondrement du bloc soviétique au début de la précédente décennie a laissé un énorme potentiel d'armes nucléaires, bactériologiques et chimiques avec un risque évident de dissémination ou de prolifération. De plus aujourd'hui, certains Etats cherchent à se doter d'armes de destruction massive, comme l'actualité nous le rappelle régulièrement.
Enfin, depuis le 11 septembre 2001, mais aussi depuis les attentats plus récents sur le sol européen, une actualité souvent tragique a révélé le danger pressant de la menace islamo-terroriste. Les pays d'Europe sont et resteront donc confrontés à des menaces multiformes dans les décennies à venir. Ont ils intérêt à organiser une défense commune ?
Les raisons d'une approche commune de la défense
- Les pays européens pris individuellement n'ont plus les moyens d'intervenir seuls, même les ''grands''. La France par exemple peut elle faire face seule à ces menaces ? Si l'on excepte la dissuasion nucléaire - par nature nationale et qui garde toute sa valeur pour préserver nos ultimes intérêts vitaux - les capacités d'action militaire hors de nos frontières par nos seuls moyens restent assez limitées. En effet, même si nous disposons d'un ensemble de forces conventionnelles cohérent, et que nous devons maintenir, même si notre pays est l'un des rares à avoir des forces nucléaires hautement opérationnelles, il n'a plus les moyens d'intervenir seul dans un conflit dès que le niveau de menace dépasse un certain seuil.
- Par ailleurs les menaces évoquées plus haut concernent de plus en plus les nations non pas en termes individuels mais le plus souvent collectifs. La justification d'une défense européenne prend donc sa source dans la prise de conscience d'intérêts communs et de la convergence progressive de ces intérêts. Et dans certains cas, la défense de ces intérêts pourrait justifier pour les pays européens la conduite d'actions communes de rétorsion, voire de neutralisation, à l'égard de perturbateurs éventuels.
- Enfin, la lutte contre le terrorisme est une lutte mondiale qui nécessite à l'évidence coordination et coopération entre les pays, ne serait ce que pour le renseignement qui est primordial dans ce type de menace.
Ainsi, on comprend facilement que dans le domaine militaire comme dans d'autres domaines, l'Europe peut contribuer largement à préserver les intérêts des nations qui la composent et qu'une défense européenne est souhaitable. Cependant, elle ne peut se substituer à la défense nationale qu'il convient de maintenir en particulier pour garantir nos intérêts vitaux.
Une puissante défense européenne est-elle possible ?
La mise sur pied d'une puissante défense européenne est elle possible ? Et à quelles conditions ?
Une économie forte et une capacité scientifique et technique
Une défense puissante est conditionnée par une économie forte, une industrie performante et des capacités scientifiques et technologiques importantes. Dès lors que la population européenne (450 millions d'habitants) est nettement supérieure à celle des Etats-Unis, et que la somme des PIB des 25 pays qui composent aujourd'hui l'Union est sensiblement équivalente à celui des Américains, l'Europe a théoriquement, sur le papier, les capacités de mettre sur pied une alliance militaire de première importance. Sur le plan technique et technologique, l'Europe a déjà montré avec la fusée Ariane 5, la sonde Huygens envoyée sur Titan et l'Airbus A380 (pour ne prendre que des exemples récents) sa haute compétence dans les domaines les plus pointus. L'Europe a donc les moyens d'une défense puissante.
Mais des moyens militaires limités...
Car aujourd'hui, il faut bien le constater, la somme des budgets européens de la Défense représente moins de 40 % de celui des Etats-Unis : 160 milliards de dollars contre 442 ; de plus ces montants sont émiettés entre les 25 pays membres qui les utilisent sans coordination véritable. Ce qui fait qu'en termes d'efficacité et de capacité militaire, l'Europe représente beaucoup moins que ce pourcentage de 40 % par rapport aux Etats-Unis ; certains experts parlent même de 10 %.
Une situation paradoxale qui peut s'expliquer. Plusieurs facteurs contribuent en effet à limiter l'effort de défense des pays européens et expliquent en partie ce décalage entre le potentiel économique et les capacités militaires :
- L'existence de l'OTAN constitue pour les pays d'Europe une bonne raison pour se défausser de la responsabilité de leur défense. L'OTAN, dans sa mission première, a certes été l'un des facteurs qui ont contribué à la défaite du système soviétique. Aujourd'hui cette alliance est devenue sans objet, sauf à servir les intérêts américains pour leur leadership en Europe. Il est de plus certain que l'OTAN constitue aujourd'hui un obstacle à la création d'une défense européenne indépendante car c'est un facteur de démobilisation des Etats européens. D'ailleurs le projet de constitution, article I-41 stipule : ''Les engagements souscrits au sein de l'OTAN restent pour les Etats le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise en oeuvre'' On ne peut donc être plus clair : les principes mêmes de la constitution que l'on nous propose rendent impossible une véritable indépendance militaire de l'Europe puisqu'ils entérinent le principe de la subordination à l'OTAN !
- La chute de l'Union Soviétique, la fin de l'antagonisme Est-Ouest au début des années 90 et la volonté immédiate de beaucoup de pays de profiter des '' dividendes de la paix '' ont encore accentué cette démobilisation. Alors que les attentats du 11 septembre 2001 ont relancé le budget de la Défense aux États-Unis, en Europe ces budgets ont continué à baisser. De 1993 à 2002, les dépenses de défense ont diminué en moyenne de 25 % pour les trois principaux pays européens (Royaume Uni, France, Allemagne) et aujourd'hui elles ne représentent respectivement que 2,26 %, 1,72 % et 1,16 % de leur PIB à comparer aux 4 % des États-Unis.
- Enfin le cadre européen et la contrainte du respect du pacte de stabilité sont également de nature à pousser les défenses militaires des pays européens à la baisse. Il est en effet tentant pour certains gouvernements de considérer ce budget comme une variable d'ajustement ; c'est pour cela qu'il semblerait justifié de sortir les dépenses militaires du calcul du bilan à respecter pour le pacte de stabilité
La réponse est donc claire : si les pays d'Europe veulent édifier une alliance militaire puissante, pouvant conduire des actions indépendantes et acquérir une véritable autonomie stratégique, ils doivent s'affranchir de l'OTAN et augmenter très sensiblement leurs budgets de Défense. Il s'agit donc d'une volonté politique au premier chef qui pourrait se manifester en cessant dans les futurs traités de faire de l'OTAN le fondement de leur défense et en sortant les budgets de défense des contraintes du pacte de stabilité.
Malgré quelques avancées, beaucoup reste à faire
Ces toutes dernières années, quelques initiatives ont permis d'avancer un peu dans la réalisation d'une Europe de la défense, même si l'on est loin du compte. Sans prétendre dire comment y arriver, on peut donner ici quelques axes et quelques principes à respecter.
Au niveau de l'organisation
L'objectif ne serait pas bien sûr de créer une armée européenne mais simplement de pouvoir mener des opérations militaires dans un cadre intergouvernemental, avec des forces mises temporairement à la disposition d'un commandement commun qui ne peut être que multinational. La conduite des opérations modernes de forces militaires de différents pays, au niveau du commandement, des procédures, de la logistique, implique dès le temps de paix une planification commune.
Donc, tout en gardant leurs forces militaires en temps normal sous commandement national, les pays européens devraient donc prévoir un état-major de planification, un peu à l'image de ce qui est envisagé actuellement, mais totalement indépendant de l'OTAN. Cet état-major devrait pouvoir évaluer les situations et élaborer la planification opérationnelle. Il constituerait en outre une structure d'alerte permanente et de renseignement à l'échelle européenne pour contrer les menaces - y compris la menace terroriste - en évaluant la situation pour proposer des actions le cas échéant.
Au niveau des moyens
Il faudrait combler les grandes lacunes de l'Europe pour qu'elle acquiert une réelle capacité autonome de décision et d'action, avec des moyens opérationnels et logistiques totalement indépendants du commandement de l'OTAN, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Ces moyens devraient permettre à l'Europe d'intervenir militairement dans des zones d'action, même lointaines, où ses intérêts seraient menacés, et sans se limiter aux scénarios actuellement prévus dans laquelle les Américains veulent cantonner l'Union européenne.
Cela implique en particulier des efforts très importants dans le renseignement, les systèmes de commandement et de communication et le transport stratégique. A ce sujet le lancement récent du satellite Hélios 2 A (France, Belgique, Espagne) représente une avancée significative pour le renseignement. Le programme de l'avion militaire A 400 M pour le transport à grande distance constitue un facteur déterminant. Enfin, le programme Galiléo de positionnement satellitaire est d'une grande importance stratégique pour l'Europe, même si son utilisation militaire fait l'objet d'une controverse. Mais cela implique aussi que l'Europe dispose d'une véritable capacité de projection, à base d'une force de réaction rapide et d'une force conjointe aéronavale, équipées de missiles de croisière et d'armes puissantes et précises.
A ce sujet la France pourrait faire partager sa compétence en matière nucléaire, en pilotant le développement d'un nouveau concept d'armes à faible énergie limitant les dégâts collatéraux. A l'instar de ce qu'envisagent les Américains, il s'agirait de concevoir des mini-bombes nucléaires, susceptibles d'emploi par exemple contre les centres de commandement des organisations terroristes tout en restant en dehors du domaine de la dissuasion nucléaire massive.
Une synergie des politiques d'armement
Ceci implique enfin une interopérabilité accrue des matériels : il faut développer et renforcer la mise sur pied de l'Agence européenne de l'Armement. Cette agence doit permettre dans les domaines industriels et technologiques de définir des besoins communs et de rationaliser les efforts, bref de promouvoir une véritable politique commune d'armement, ou au moins la mise en synergie de ces politiques.
Dans le domaine des programmes d'armement, elle pourrait favoriser et faciliter encore des projets communs, ce qui se pratique déjà depuis quelques années et dont le dernier exemple est le projet commun franco-britannique de porte-avions. Cette Agence européenne de l'Armement est une initiative en cours que nous ne pouvons que soutenir, car elle peut permettre aussi aux Européens d'acquérir l'indépendance industrielle nécessaire à la conduite d'une politique de défense autonome.
L'indépendance industrielle, pour une autonomie stratégique
En effet au niveau industriel, des groupes d'armement puissants doivent pouvoir se constituer pour avoir une dimension significative leur permettant de résister à la concurrence américaine à l'image de ce qui a été fait pour Airbus ou l'Europe spatiale par exemple. La création du groupe EADS alliant industries aéronautiques et spatiales dans les domaines civil et militaire est à cet égard exemplaire.
Un autre exemple intéressant est celui de la société MBDA, spécialisée en missiles de tous types, alliance entre EADS, le britannique BEA et l'italien Finmeccanica ; cet exemple montre bien le couplage entre indépendance industrielle et autonomie stratégique car MBDA fabrique un missile de croisière, le Scalp, concurrent du Tomahawk américain que ces derniers ne vendent qu'avec un droit de regard sur son utilisation.
On peut donc dire que des progrès ont été faits dans la réalisation d'une Europe de la Défense indépendante mais que l'on est encore loin des objectifs à atteindre, aussi bien dans l'organisation du commandement, la réalisation des moyens opérationnels nécessaires et la promotion d'une véritable indépendance industrielle de l'armement européen.
L'Union européenne est une grande puissance économique et commerciale mais elle joue un rôle encore négligeable sur la scène internationale même si certains de ses membres sont des acteurs politiques importants. Réunis, les pays européens pourraient agir beaucoup plus efficacement à condition toutefois de disposer de capacités militaires propres, sans passer par la tutelle américaine et celle de l'OTAN. En effet, il n'y a pas d'action efficace et crédible en matière internationale sans des forces militaires suffisamment importantes et sans disposer d'une véritable autonomie de décision et d'action.
Une défense européenne est souhaitable et possible
Oui, une défense européenne puissante et indépendante, pour une meilleure protection des intérêts communs des nations qui la composent, mais aussi pour que l'Europe puisse pleinement jouer son rôle de puissance de premier plan, est souhaitable et possible mais à deux conditions essentielles :
Que les pays Européens se dégagent de la tutelle américaine et de l'OTAN qui entravent leur liberté d'action, inhibent leur volonté de défense et découragent l'effort qu'ils y consacrent ;
Que ces mêmes pays augmentent très sensiblement leurs budgets de défense, en sortant au besoin ces dépenses du pacte de stabilité.
Cette défense européenne peut se concevoir parfaitement en respectant l'autonomie de décision de chaque nation, qui reste en dernier ressort responsable de sa défense. Pour la France en tous cas, elle ne remplacerait donc pas la Défense nationale, avec la nécessité de maintenir un ensemble cohérent de forces conventionnelles et une force de dissuasion nucléaire garante de ses intérêts vitaux.
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Jean-Yves WAQUET dans le trombinoscope  |
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