Paris Bercy - 12/02/05 - Discours de Philippe MILLIAU
La puissance monétaire Intervention au colloque "L'Europe, première puissance ?"
Nous voici devant un sujet complexe, difficile, mais un sujet clé pour l'avenir des Européens. Un sujet clé car la puissance monétaire est un des instruments principaux de la domination exclusive des Etats-Unis dans le monde moderne.
Nous aborderons quelques définitions, un peu d'histoire, la situation monétaire internationale existante, les différentes possibilités de choix pour le fonctionnement monétaire et nous finirons par les propositions du MNR.
Retenons en préambule que pendant le demi-siècle écoulé, le système monétaire international s'est avéré stable (il a pu absorber les crises diverses) mais il est aussi prodigieusement fragile et dépendant d'une seule puissance. Par conséquent l'intérêt des Européens commande l'indépendance, au moins relative. L'Europe doit déployer une véritable puissance monétaire et l'euro peut concourir à l'équilibre monétaire mondial en mettant en scène une véritable '' biodiversité des monnaies ''.
Quelques définitions utiles
L'étalon monétaire
Qu'est ce que c'est qu'un étalon ? Ce peut être l'or ou d'autres matières (on a connu le bimétallisme en France) ou encore des devises. L'étalon signifie que l'argent émis par une banque centrale et mis en circulation a une correspondance, une équivalence dans les caisses de l'Etat ; ce n'est pas de la '' monnaie de singe ''. Si on n'a plus confiance dans la monnaie, on peut l'échanger contre quelque chose car l'étalon est pourvu de réserves. Dans un système d'étalon or, quand le franc vaut tant de grammes d'or, si vous ne voulez plus de francs, vous pouvez avoir des grammes d'or à la place.
Les déficits, la balance commerciale, la balance des paiements
Je vais être très schématique. Des échanges matériels et immatériels menés entre un pays et le reste du monde, il sort, comme des échanges entre les individus ou les entreprises, un solde. Rarement zéro. Ou c'est du plus, ou c'est du moins. Pour les ménages ou les entreprises, quand le solde est négatif, il faut puiser dans la tirelire pour payer la différence. Il se trouve qu'en matière monétaire et internationale, ces déficits sont parfois payés en '' monnaie de singe '', c'est à dire pas payés du tout. Et c'est là, comme on le verra plus loin, qu'intervient la domination du dollar.
Le seigneuriage
Ce terme, un peu moins connu du grand public, trouve son origine historique dans le droit du seigneur de battre monnaie. Le bénéfice du seigneur - et de nos jours, celui de la banque centrale qui émet la monnaie - réside dans la différence entre la valeur faciale (marchande) de la monnaie et son prix de revient. Par exemple, si la fabrication d'un billet de 20 Euros revient à 3 Euros, le seigneuriage est de 17 Euros.
Dans la politique monétaire, qui est un des volets les plus importants de la politique économique, il y a différents instruments.
La dévaluation
Il y a eu, et on va voir pourquoi il n'y a plus, un instrument extrêmement opérationnel qui était la dévaluation. Dévaluer, c'est diminuer la valeur d'une monnaie par rapport à l'étalon de référence ou par rapport à une autre monnaie. Ainsi, mon argent, le franc par exemple, vaut tant de grammes d'or ; si on dévalue de 15 %, il vaudra 15 % de moins de grammes d'or. Je simplifie un tout petit peu pour bien faire comprendre ce qu'est une dévaluation : un phénomène lié à un étalon qui a pour conséquence qu'avec les mêmes réserves et sur le même étalon, l'argent vaut moins cher. La dévaluation servait souvent à reconnaître l'inflation (il faut plus d'argent pour acheter la même chose), rétablissait une meilleure parité par rapport à d'autres monnaies et relançait l'exportation.
C'était un instrument dont nous nous sommes abondamment servi les uns et les autres. Ce n'est aujourd'hui plus possible évidemment dans un régime de change flottant, ce que nous verrons.
L'émission de liquidités
Faire tourner la planche à billets, augmenter le volume de crédit, créer des bons du Trésor : voici des exemples d'émission de liquidités. Ce sont maintenant, avec le taux directeur du crédit, les seuls moyens disponibles. La politique de la réserve fédérale américaine consiste à émettre des liquidités et à diminuer les taux de crédit ; c'est ainsi que le dollar inonde le monde. L'Europe suit les USA en matière de baisse des taux de crédit, ce qui présente un gros inconvénient : un taux de crédit faible annonce aux gens qui veulent investir que finalement, ce n'est pas cher, que l'investissement sera facile et rentable.
Mais cela demande une moindre réflexion sur la rentabilité effective et sur le choix de l'opportunité effective de l'investissement, puisque c'est facile. Un taux de crédit trop faible a toujours comme conséquence de faire - comme on fait de la mal-bouffe - du '' mal-investissement '' : investir dans des domaines qui ne seront pas forcément bien réfléchis ni hyper rentables. Ce qui est vrai dans le crédit domestique aussi d'ailleurs.
Brève histoire contemporaine du système monétaire international
Le monde développé a fonctionné dans un régime d'étalon or ou de bimétallisme jusqu'à la conférence de Gênes de 1922. Il a ensuite un peu évolué avec ce que l'on a appelé l'étalon de change or jusqu'en 1934. Après la crise de 1929, on est revenu très rapidement (en 1934) à l'étalon dit or, qui a duré jusqu'à la fin de la guerre, jusqu'aux accords de Bretton-Woods mis au point par M. Keynes et quelques conseillers.
Et les instances monétaires internationales ont créé un système encore plus bâtard, le Gold Exchange Standard, l'étalon de change or nouveau de 1944 à 1971. Et puis M. Nixon a décidé en 1971: '' Tout ça c'est bien gentil, mais moi je découple le dollar et il n'est plus convertible en or ! ''. Ce fut la fin du Gold Exchange Standard. Nous sommes depuis sous un régime strict de change flottant, qui dans la pratique s'organise autour d'un nouvel étalon qui ne dit pas son nom, mais qui est le dollar.
Tentatives de monnaie universelle
Elles n'ont jamais vraiment fonctionné et c'est logique. Il y a eu d'abord l'Union latine autour du franc, qui a duré de 1865 à 1925 et l'action oblique de la Grande Bretagne a évidemment fait échouer cette opération. Il y a eu aussi, autour de la proposition de Keynes, le bancor, monnaie universelle qui n'était pas le dollar et qui n'a jamais vu le jour, les Etats-Unis s'y étant opposés.
La réalité historique des monnaies, comme des groupes, comme des hommes, comme de tout le règne du vivant, c'est la bataille pour la vie. Struggle for life. La livre sterling a battu le franc dans l'Histoire et le dollar a limogé la livre sterling ! Voilà la réalité, schématique mais vraie, de la situation dans laquelle nous sommes aujourd'hui.
Les pratiques monétaires d'aujourd'hui
Le potentiel américain ne représente que le quart des échanges mondiaux ; pourtant le dollar libelle plus de la moitié de ces échanges... C'est à dire que le dollar représente plus de 2 fois le potentiel économique américain ! L'euro quant à lui libelle environ 17 % (c'est à dire moins que la somme antérieure des monnaies qui ont fusionné en son sein...) Au niveau mondial, l'euro est à peine aux 2/3 de ce que l'économie européenne pourrait prétendre à libeller, alors que le dollar est à plus du double de sa capacité.... Là réside le fait central, le point crucial.
Aujourd'hui, le système fonctionne dans la pratique, après la grande crise du yen dans les années 90, en bimonétarisme bancal. C'est à dire qu'il y a une monnaie forte, réelle, qui domine et puis une monnaie faible ; ce qui ne veut pas dire que son cours est faible mais seulement qu'elle libelle peu de transactions, qu'elle est peu opérationnelle et qu'elle sert de ce qu'on appelle une '' monnaie de respiration ''. Un Etat va prendre un peu d'euros pour panacher ses réserves centrales et se donner un peu de souffle, puis se tournera vers le dollar - qui est le maître du monde - dès que cela sera possible.
Les Etats-Unis ont un déficit abyssal, et cumulativement abyssal. Il touche tant la balance des paiements que la balance commerciale et le budget de l'Etat et ce n'est pas un déficit momentané d'un ou deux ans. C'est une tendance lourde depuis des dizaines d'années et qui s'accroît chaque année . La question que l'on peut se poser, c'est comment cette puissance peut elle accumuler de tels déficits et avoir toujours de l'argent pour continuer à investir, continuer à faire la guerre, continuer à augmenter son niveau de vie, etc. ? Serait-ce le '' miracle américain '' ? Il y a même des libéraux français qui disent : '' Il faudrait aussi qu'on se fasse le miracle américain ! Vous n'avez qu'à nous faire un petit miracle américain ! '' On verra plus loin qu'on peut peut-être le faire...
Mais il n'y a pas de miracle américain, en tout cas pas dans le domaine monétaire. En effet l'Amérique victorieuse fait financer ses déficits par les vaincus : le Japon et l'Europe.
Le mécanisme est simple ; les spécialistes l'appellent le seigneuriage externe. L'Amérique crée un volume de dollars suffisant pour que le bénéfice réalisé entre les coûts d'émission et la valeur de la monnaie - le seigneuriage - couvre le déficit. Ainsi l'Amérique paie ses dettes sans s'appauvrir elle-même ; c'est un moyen durable de vivre au-dessus de ses moyens, tout en créant chez les pays créanciers des masses de réserves monétaires en dollars, ce qui permet leur assujettissement permanent. Les surplus sont ensuite rachetés par les USA aux pays tiers en bons du Trésor ; le Japon, l'Allemagne et d'autres ont ainsi des créances en titres, ce qui les conduit à tout faire pour que l'économie des USA continue à bien se porter.
Ce mécanisme léonin (les USA ont la part du lion) aboutit à détériorer les termes de l'échange international au profit des USA. Mais l'Europe n'ayant pratiquement plus d'excédents est relayée par la Chine qui n'aura aucune raison de faire durer le phénomène lorsque ses intérêts commanderont le contraire. Ainsi les jours de la domination monétaire exclusive du dollar me semblent comptés, mais à long terme.
Par ailleurs les déficits des USA en dollars posent le problème de l'euro en tant que monnaie de réserve internationale : pour que l'euro soit instauré monnaie de réserve, il faudrait que le système soit cassé. Car comment voulez-vous que l'euro devienne une monnaie de réserve dans n'importe quel pays du monde, si nous n'avons pas, nous, de déficit susceptible d'être payé en euros, qui sera ensuite conservé comme monnaie de réserve dans d'autres pays ? Donc le système actuel, système de change flottant, ne peut bénéficier qu'au plus fort. Voilà en résumé ce qu'il faut bien comprendre.
Il n'y a aucune possibilité de faire en sorte que cela change, parce que je ne crois pas comme Rousseau à l'être bon que serait l'humain, et pas davantage quand il est américain ! Donc je ne vois aucune raison pour que les Américains, bénéficiaires du système qu'ils ont mis au point, et dont ils sont les bénéficiaires exclusifs, renoncent à leur bénéfice en disant : '' On substitue, ce n'est plus le dollar, c'est une monnaie internationale. Nous acceptons de ne plus fonctionner comme avant et nous acceptons dorénavant de payer vraiment l'argent qu'on doit ! ''
Le mécanisme économique normal, c'est que quand on doit de l'argent, on paye. Et si on paye, on appauvrit ses ressources et ses réserves, et donc on contracte sa consommation. C'est pour ça qu'en principe les gens ne s'endettent pas à mort : parce qu'il y a un moment où pour rembourser les emprunts, il faudra contracter sa consommation. C'est pareil pour les Etats. A ceci près que pour les Etats-Unis, on ne contracte rien du tout, on émet des liquidités qui elles-mêmes servent de point de repère et de référence à d'autres monnaies. C'est ce que l'on appelle la dollarisation.
Les choix possibles pour le système monétaire international
La monnaie mondiale unique
La monnaie mondiale unique, étalonnée ou non sur l'or, impliquerait qu'une instance, le FMI a priori qui est fait pour cela, s'instaure comme instance au-dessus de tous les Etats, et déclare que telle monnaie basée sur telle référence est monnaie unique mondiale pour les échanges, que cette monnaie n'est plus le dollar mais une monnaie nouvellement créée, et que le dollar se fond dans le système. C'est à mes yeux totalement utopique : c'est penser que les USA renoncent à leur puissance. Je ne vois pas pourquoi ! Et c'est utopique parce qu'on n'a jamais vu sur une longue période rassembler sur un même lieu des intérêts divergents et les mettre tous d'accord entre eux. Donc pour moi le rêve poursuivi par de nombreux altermondialistes - et quelques traditionalistes d'ailleurs qui veulent le retour à l'étalon or - le rêve d'une monnaie universelle étalonnée, fiable et sérieuse, et admise par tous les pays du monde, est un rêve parfaitement futile !
D'ailleurs, s'il devait se réaliser par une hypothèse parfaitement fantaisiste, j'ajouterais tout de suite que le développement privé extraordinaire des monnaies électroniques, c'est à dire de l'échange électronique, créerait des îlots monétaires par les échanges sur Internet. Ce n'est pas du fantasme, ça existe parfaitement déjà ; et des entreprises privées créent ainsi un véritable troc des temps modernes. Il est bien évident que s'il devait y avoir une monnaie universelle, ceux qui n'y trouveraient pas leur compte développeraient des monnaies électroniques autonomes qui seraient des monnaies privées, et puis qu'un jour elles fusionneraient, et puis elles reconstitueraient une puissance qui dans l'état actuel ne pourrait être qu'américaine bien évidemment.
La dollarisation effective
De plus en plus de petits Etats, puis des Etats moyens, se '' dollarisent '' : ils remplacent leur monnaie par le dollar, ou, en douceur, se rattachent plus ou moins au dollar. Il faut noter ici que les échanges qui jusqu'en 2002 s'effectuaient dans d'autres monnaies entre la Russie et l'Europe, ou entre la Turquie et l'Europe, se font maintenant en dollars. Par exemple la France paye ses phosphates au Maroc et son gaz naturel à la Russie en dollars, alors que ces échanges se passaient en francs il y a quelques années. C'est le deuxième scénario : le dollar a gagné. Il sert de monnaie universelle en laissant aux franges ce qui ne gêne pas ou qui sert à la '' respiration ''.
Les Américains qui organisent le système ont un terme à ce sujet qui est absolument charmant, typiquement anglo-saxon, ils disent : '' La dollarisation n'a que des avantages puisque nous tirons les peuples de l'ombre et nous leur apportons les lumières de l'économie marchande et du bien être. Il y n'a de temps en temps que quelques benign neglects ''. Quelques négligences bénignes, quelques petites négligences.
La dollarisation a des inconvénients énormes en ce qu'elle asservit l'ensemble du monde et notamment l'Europe historique, sa civilisation, sa culture. La dollarisation en marche aura pour conséquence probable la fuite en avant du système, qui aboutira un jour à une bulle spéculative telle et à un tel craquement que nous aurons la réédition (sous une autre forme) de ce qu'on a connu en 1929.
La biodiversité monétaire
Et puis il y a une troisième voie, qui est de tenir compte de l'idée de biodiversité en matière monétaire comme dans d'autres domaines. Cette biodiversité s'appelle l'oligocentrisme, c'est à dire la coexistence de plusieurs monnaies fortes, plus ou moins fortes - pas fortes dans leur valeur mais fortes dans leur niveau d'échange et dans leur capacité - parmi lesquelles devrait se situer l'euro.
Le système oligocentré offrirait plusieurs intérêts : d'abord la faculté effective pour chaque nation de choisir sa monnaie de référence, ou d'en panacher plusieurs. Ensuite, de limiter la fragilité d'un système qui ne repose que sur une seule jambe. Enfin, de garantir une réelle pluralité du monde, reconnaissant ainsi sa belle diversité, sa variété culturelle, ses identités locales et continentales. Question : est-ce un voeu irréaliste ? La tendance lourde - non pas seulement la mondialisation mais la globalisation - n'est-elle pas liée au désir de monnaie unique ?
Pour l'instant l'observation qu'on peut faire, c'est que la réalité des agents économiques - c'est à dire les gens, les groupes, les entreprises, les banques qui achètent et qui vendent - ne le montre pas. L'euro s'est créé avec une parité dollar à 1,17 il y a cinq ans ; il est tombé à moins de 0,90, puis il est remonté à 1,30 / 1,35 / 1,37. Il pourrait redescendre un peu. Ainsi on constate un écart de 50 % en deux ans sur la parité : ce qui montre qu'il n'y a pas aujourd'hui de volonté de globalisation monétaire.
D'ailleurs on peut se demander : globalisation oui, mais sur quoi ? Est-ce qu'on est d'accord sur le partage des dernières gouttes de pétrole, à quel prix ? Est-ce qu'on est d'accord sur le pouvoir accordé à la monnaie ? Est-ce qu'on est d'accord sur les armes de destruction massive ? Est-ce qu'on est d'accord sur la démographie ? Est-ce qu'on est d'accord sur les sujets essentiels qui dictent les pôles d'industrie, de recherche, etc. ?
Non, on n'est pas d'accord ! Chacun pour soi ! Il est donc assez logique que les agents économiques qui ne sont pas d'accord entre eux tirent dans des sens opposés, d'où ces importantes variations. Je crois qu'il n'y a pas trop à craindre que la globalisation (provisoire) implique la volonté d'une monnaie exclusive et unique pour toujours.
Aujourd'hui un système oligocentré pourrait s'organiser autour du dollar ramené au poids relatif des USA (moins de 25 % du volume global), de l'euro qui prendrait une place équivalente, du yen affaibli par la crise des années 90, et très bientôt du huan chinois et peut-être de monnaies issues d'une nouvelle organisation de sous-continents (Inde, Amérique du Sud). Voilà l'idéal et le possible ainsi réunis.
Le triangle d'incompatibilité
Mais cet idéal comporte un présupposé bien défini par l'économiste canadien Robert Mundell, prix Nobel d'Economie en 1999, qu'il exposa sous le nom savant de triangle d'incompatibilité. Il démontre l'impossibilité d'avoir simultanément l'ouverture totale du capital sans frontières (mouvements de capitaux internationaux non taxés), le libre-échange des biens et des services sans quotas ni droits de douane (but de l'OMC) et le système monétaire oligocentré.
Lorsque la barrière du poulailler est ouverte, le renard l'emporte sur la poule et... réduit la biodiversité de la ferme !
Quelques propositions
La zone monétaire optimale
Le même Mundell a mis au point le concept de zone monétaire optimale qui est une zone où les flux d'échange sont basés sur des niveaux économiques à peu près à parité, sans ces effets d'asymétrie qui ont pour conséquence qu'une mesure monétaire favorable pour l'un est symétriquement défavorable pour un autre parce que l'état des économies ou des paiements n'est pas le même chez les deux partenaires. La zone monétaire optimale correspond de fait à une zone protégée avec des niveaux à peu près comparables ; on voit bien que c'est le cas pour l'Europe, à l'exclusion peut-être des pays du Centre et de l'Est qui viennent d'entrer dans l'UE. Le système monétaire oligocentré s'intègre à la politique générale que nous préconisons, qui est également une politique d'ensembles autocentrés, et l'un ne va pas sans l'autre. On ne peut pas découpler une politique monétaire d'une politique industrielle, ni d'une politique de puissance et d'autonomie, ni se passer de solides protections au sein d'ensembles d'Etats à peu près homogènes quant à leur niveau d'exigence monétaire et économique et leur niveau de vie global. L'Europe est la bonne taille, cela est clair. De plus, il est possible de défier le dollar assez rapidement puisqu'on a aujourd'hui un euro fort.
Une bourse européenne
Mais il n'est pas possible d'envisager une politique monétaire de la banque centrale européenne indépendante effective - et d'ailleurs M. Trichet le sait bien - s'il n'y a pas les structures correspondantes en termes de volonté et de pouvoir politique. Ce n'est pas possible s'il n'y a pas une bourse unique européenne ou une coordination suffisante des bourses, et ce n'est surtout pas possible si certaines d'entre elles (c'est le cas de la Bourse de Paris) sont détenues quant à leurs actifs et leurs transactions à près de la moitié par les fonds de pension américains.
Les fonds de pension
Je souhaiterais amorcer une réflexion sur la régulation des fonds de pensions. Le système des fonds de pension qui fait reposer les retraites sur des mécanismes boursiers et financiers est un système d'adjonction. Mais s'il devient phénomène de substitution - ce qui est le cas aux États-Unis et qui commence à être le cas en France - nous pouvons aboutir à une véritable catastrophe. L'explosion de la bulle boursière pourrait diviser par dix l'avoir d'un retraité... Il n'est possible, il n'est pas raisonnable de faire reposer des niveaux de ressources (pas plus que des niveaux d'activité d'ailleurs) exclusivement sur des bulles boursières spéculatives. Donc la régulation absolue des fonds de pension est impérative.
D'autres propositions
- Différencier les régimes fiscaux des capitaux : le libre échange des capitaux sans frontières est une absurdité en tant que pratique indifférenciée. Il convient que ce soit un échange libre à l'intérieur des frontières de l'Europe, et payant, donc coûteux, à l'extérieur ;
- Redonner la force et la puissance à l'Europe par la relance de la recherche et le rapatriement de nos chercheurs et de nos élites, en particulier nos ingénieurs ;
- Recréer des espaces centraux d'autonomie en matière d'énergie, en matières premières, etc. c'est à dire se redonner les moyens d'une autonomie suffisante ;
- Relancer les investissements productifs, car les bulles spéculatives, l'ensemble du système et les carcans imposés par les États-Unis ont des conséquences concrètes. Les États-Unis font 14 % d'investissement productif quand nous en faisons 9, et ils investissent 8 % dans les nouvelles technologies quand nous en investissons 4. Chaque année nous creusons la différence de productivité des années suivantes, et donc la capacité de rémunération et de travail des années qui suivent. Chaque année nous creusons notre trou... en finançant les USA !
- Parler d'une seule voix au FMI, à l'OMC.... Les Européens pourraient être quasi majoritaires pour prendre les décisions, mais ils continuent à se présenter dispersés.
Un petit scénario amusant
La puissance et l'autonomie rétablies sont les conditions d'une pression effective sur le dollar. Puisque finalement les Etats-Unis se sont comportés comme des rapaces, pourquoi ne pas leur emprunter (provisoirement) quelques techniques ? L'Europe pourrait s'amuser à reconstituer quelques réserves, en or par exemple, sur le modèle suisse ; elle pourrait parfaitement le faire pendant quelques années, susciter un niveau de certitude confiante sur l'euro et en même temps établir des partenariats sur une base étalonnée. Et ceci étant fait, imiter Nixon en 1971 et revenir au change flottant ! Un déficit extrêmement important serait généré immédiatement et on encouragerait à ce moment-là nos créanciers à se constituer des réserves, comme le font actuellement les Américains, simplement en faisant tourner la planche à billets, mais cette fois-ci la nôtre, pour nous et pour l'Europe. C'est un scénario un peu amusant, mais techniquement ce n'est pas plus idiot qu'autre chose, et c'est peut-être le seul qui puisse fonctionner pour casser le privilège actuel du dollar. L'Europe pourrait le jouer à son compte...
Nous n'éviterons pas le conflit avec le dollar, ou alors nous perdrons toute autonomie ; nous serons totalement dollarisés et éliminés du scénario de la puissance par l'Amérique hégémonique qui attendra le '' challenger '' suivant, probablement la Chine.
Nous n'éviterons pas l'affrontement. Mais nous pouvons, je crois, le gagner, et le gagner avec d'autant moins de risques qu'actuellement aucun gouvernement américain ne pourrait croiser le fer et engager le conflit, puisque le déficit abyssal et la capacité économique des USA sont basés strictement sur les prêts qu'on leur consent. Aujourd'hui les USA ont une vulnérabilité absolument extraordinaire, ce qui fait que si on ne consentait plus à la domination ('' on '', c'est à dire l'Europe, la Chine) évidemment le dollar perdrait beaucoup de sa valeur !
Donc en fait les Européens ne risqueraient pas grand chose puisque ils ont l'arme de destruction massive du dollar, l'arme '' atomique ''. Inutile de s'en servir : elle est là et cela suffit. Nous pouvons donc nous libérer et libérer le monde d'une sujétion pesante.
Alors j'exhorterai les enfants de la Grèce Antique à se lever pour un nouvel ordre international dans lequel nous pourrons avoir une meilleure place digne de notre civilisation commune.
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