Paris Bercy - 09/04/05 - Discours de Isabelle LARAQUE
A quoi sert la civilisation ? Intervention au colloque "La civilisation, le nouvel enjeu ?"
Si l'on entend par une ''civilisation'' un assemblage complexe de phénomènes sociaux, croyances, coutumes, arts, sciences, techniques - ce qui suppose l'aboutissement d'un long processus de maturation - la civilisation pourrait être comprise d'abord comme l'ensemble des caractères communs aux civilisations jugées les plus hautes.
Ce serait méconnaître l'origine du mot : ce néologisme a été fabriqué au dix-huitième siècle à partir de l'adjectif ''civilisé'' et du verbe ''civiliser''. Le substantif ''civilisation'' - au sens de passage à l'état civilisé - fait une entrée discrète dans la langue sous la plume de Turgot en 1752 dans un ouvrage non publié, puis une entrée officielle sous la plume de Mirabeau quelques années plus tard.
Dans ''civilisation'' apparaît le mot latin civis, citoyen. Etre civilisé, c'est vivre dans une cité ou plus largement dans un Etat pourvu de lois, faisant régner la justice. Le mot s'oppose grosso modo à barbarie. Il implique un jugement de valeur, d'où l'opposition entre les gens dits civilisés et les autres, non civilisés.
Ce n'est que depuis le début du XIXe siècle que l'on parle de civilisations au pluriel. Dans son acception originelle, le mot est au singulier et désigne la civilisation européenne.
A la fin du XVIIIe siècle, il sert de justification aux tendances expansionnistes de la France. Quand Napoléon entreprend la Campagne d'Egypte, il déclare à ses troupes : ''Soldats, vous vous lancez dans une conquête dont les conséquences seront incalculables pour la Civilisation !'' Au Moyen-Âge l'Europe guerroyait au nom de la Croix ; elle le fait à présent au nom de la Civilisation. On y sent encore comme un écho du christianisme et de l'idée de croisade chevaleresque.
Au XVIIIe siècle le mot ''civilisation'' désigne ainsi un point d'arrivée de l'histoire de l'humanité ; l'idée de civilisation implique, et contient, celle de progrès. C'est une conquête, un perfectionnement de la vie civile. La France représente la nation pilote à la pointe de l'Histoire. Voilà qu'un peuple s'identifie à la Civilisation qui est une conquête !
Civilisation et culture
Nous entendons par culture d'un peuple ses manières de vivre, cela va des usages culinaires à la façon de porter les enfants. Relève de la culture tout ce qui est acquis et transmis par l'éducation, par opposition à ce qui est naturel, donné à la naissance et tout ce qui différencie les individus et les communautés, par opposition à ce qui est naturel, c'est-à-dire commun à tous les hommes.
Or qu'est-ce qui est naturel, universel ? Manger, boire, dormir. En cela toute culture doit respecter la nature : on ne peut concevoir une culture qui interdirait aux hommes la satisfaction de ces besoins fondamentaux. Mais à travers le monde, les hommes n'ont pas tous les mêmes habitudes alimentaires, ils ne dorment pas tous de la même façon.
Il est admis aujourd'hui que tous les peuples ont une culture. Il n'existe pas de peuples sauvages demeurés à l'état de nature : dans la mesure où un groupe dispose d'un langage, de techniques même très rudimentaires (arcs, flèches, pirogues), de rites funéraires, il a une culture.
Or si tous les peuples ont une culture, ils n'ont pas tous une civilisation, car une civilisation suppose un degré élevé d'évolution, certaines dimensions, une urbanisation ; ils ont encore moins la civilisation, bien entendu. Ces confusions écartées, demandons-nous à quoi sert la civilisation. Compte tenu des deux aspects de la barbarie - soit commencement, soit décrépitude, régression - comment entendre la question ? Elle peut signifier : ''en quoi la civilisation est-elle utile ?'' ou bien : ''à quoi bon être civilisé ?''
La réponse est triple. La civilisation sert de modèle aux hommes pour organiser le chaos, maîtriser leurs pulsions animales et conjurer leur mort.
Fournir un modèle
La civilisation se situe au sommet de l'échelle du développement : le primitif est dans l'ordre humain l'équivalent des espèces inférieures dans l'ordre biologique animal. Lucien Lévy-Bruhl, ethnologue et philosophe, en a dressé le portrait en 1922. Les peuples primitifs sont des peuples qui végètent et qui se définissent par rapport à nous par leur inachèvement. Ce sont des sociétés sans écriture, donc sans histoire écrite voire même vécue. Ce sont des sociétés stagnantes, figées, sans État. Elles ont bien des chefs de tribu, mais aucune institution : le pouvoir disparaît donc à la mort de celui qui l'exerce.
Elles sont caractérisées par la pensée mystique. Tout événement, maladie ou accident est interprété comme la manifestation de puissances invisibles : si quelqu'un meurt brutalement, c'est qu'il a été ensorcelé !... Le primitif ignore le principe de non-contradiction. Il ignore la relation de cause à effet . Dans ces conditions il n'est guère étonnant que les peuplades primitives n'aient pu engendrer de grandes civilisations !
Ethnologues sous influence
Les analyses de Lucien Lévy-Bruhl, pourtant pétries de bon sens, ont été totalement déconsidérées au profit de celles de Claude Lévi-Strauss qui a joué un rôle non négligeable dans l'entreprise de dénigrement de notre civilisation.
Il veut gommer la différenciation entre peuples retardés et peuples évolués. Dans le texte intitulé '' Race et histoire '' (1952), il dénonce ce qu'il appelle l'ethnocentrisme, cette tendance, fâcheuse d'après lui, à tout rapporter à sa propre culture, la nôtre qui s'arroge le monopole de la légitimité. Et de dénoncer l''' arrogance '' de l'homme occidental !
Le faux évolutionnisme consiste à considérer 1es différents états où se trouvent les sociétés humaines comme les stades ou les étapes d'un développement unique. Ainsi, par exemple, le voyageur occidental des années 60 était tenté de retrouver le Moyen-Age en Orient et l'âge de pierre chez les indigènes de Nouvelle-Guinée. C'est d'ailleurs ainsi que raisonnait Auguste Comte, polytechnicien et philosophe, en énonçant la loi des trois états (théologique, métaphysique, positif) : l'esprit humain serait en marche depuis son enfance (état théologique) pour parvenir à la maturité scientifique de l'état positif.
Or, avec les thèses de C. Lévi-Strauss, les philosophes des Lumières tout comme Auguste Comte se retrouvent sur le banc des accusés car ils ont fait de l'Européen l'être le plus intéressant de la planète en positionnant comme ils l'ont fait toutes les communautés humaines sur une échelle de valeurs dont les Européens occupent le sommet !
L'Européen a tout de même cumulé progrès scientifique et technique, créativité dans tous les arts, qualité de vie, etc. Contre l'évidence Lévi-Strauss prétend qu'il n'existe pas de hiérarchie entre les cultures : selon lui, déclarer qu'une culture est supérieure à une autre serait est une absurdité !
''Le Barbare, c'est celui qui croit en la barbarie''
Quantité de jeunes professeurs, impressionnés par l'autorité du livre et du structuralisme, ont seriné à leurs élèves cette formule choc de Claude Lévi-Strauss. Lévi-Strauss a voulu faire tomber l'idée d'une évolution linéaire de l'humanité et il y a réussi !
Qui ose encore parler dans les milieux intellectuels, ou même dans les dîners en ville, de ''primitifs ?'' Ce serait s'exposer à la réprobation générale. On préfère parler pudiquement de ''sociétés archaïques'' - les premières que nous connaissons. Quant aux arts primitifs, ils sont devenus selon une expression chère à Jacques Chirac ''les arts premiers''.
Comme si ce travail de sape n'avait pas été suffisant, les nouveaux ethnologues bien pensants d'après 1968 ont voulu voir dans le primitif le prototype de la pureté, de l'authenticité originelle que les Occidentaux - esclaves des technologies - auraient perdues.
Le primitif incarnerait la liberté d'avant l'aliénation et il aurait bien entendu beaucoup de choses à nous apprendre ! Il est le négatif (la négation ?) du monde occidental. Quelle aubaine : c'est donc à sa culture que nous devrions nous ressourcer ! Angélisme de l'ethnologie qui exalte la liberté amoureuse du primitif, comme son refus de la propriété. D'après certains, les sociétés primitives seraient l'avenir des nôtres. Merci bien ! Les mêmes ethnologues ne semblent guère embarrassés par leurs contradictions : ils refusent la notion de peuple-enfant, mais en même temps ils voient dans le Tiers Monde la soi-disant candeur ou innocence de l'enfance. En caricaturant à peine ce discours, on pourrait déclarer que ''c'est parce qu'il est sous-développé que le primitif nous surpasse ; il est en avance parce qu'en retard et précoce parce qu'arriéré ... !''
Mauvaise conscience post-coloniale
Si j'ai insisté sur cet aspect, c'est parce qu'il me semble que l'ethnologie, conscience malheureuse du colonialisme, est pour beaucoup dans l'entreprise perverse de dénigrement de notre civilisation. Sous le couvert de l'objectivité scientifique - considérer les faits sociaux comme des choses - on nous a asséné des contrevérités. L'éblouissement devant les autres cultures cache mal le peu de considération qu'on accorde à la sienne.
On doit aux ethnologues la glorification des particularismes. Il est à la mode d'être '' citoyen du monde '', de se réclamer de toutes les cultures, de se déclarer l'héritier de Lao Tseu ou Mahomet comme de Platon ; de s'habiller à l'indienne, de se chausser de babouches, de cuisiner thaï et de se coiffer de tresses rasta ! De même que le Romain de l'époque impériale se perdait dans le flot d'un carnaval cosmopolite de divinités et de moeurs, l'Européen d'aujourd'hui se remplit d'images nouvelles affichant une culture hétéroclite de plus en plus faite de bric et de broc. Or, le cosmopolitisme engendre le scepticisme, voire le cynisme. C'est ce qui arrive à une civilisation dépossédée de ses mythes.
Maîtriser ses pulsions
On distingue deux orientations de la civilisation : maîtriser les forces de la nature par les sciences et les techniques et régler les rapports des hommes entre eux par les institutions et les lois. Pour ce faire, elle attend des hommes des sacrifices. Toute civilisation doit s'édifier sur la contrainte et le renoncement aux pulsions. Or, chaque individu est virtuellement un ennemi de la civilisation : il existe en chacun de nous, des pulsions sexuelles et des pulsions de mort, destructrices et anti-sociales. Freud a appelé Eros et Thanatos ces pulsions parallèles.
D'une part, la civilisation tend à restreindre la vie sexuelle ; elle interdit la manifestation de la sexualité infantile, impose l'hétérosexualité, la monogamie. La répression sexuelle est la condition de la survie des sociétés : une sexualité totalement débridée, livrée à elle-même et sans garde-fou serait une menace de subversion pour l'ordre social. Pour la bonne marche des affaires, il est souhaitable que chacun se consacre à son travail ; il est difficile de combiner un '' éclatement total '' avec une société organisée où les trains roulent et arrivent à l'heure !
Quant à la pulsion de mort, l'être humain est tenté de la satisfaire aux dépens de son prochain : lequel d'entre nous n'a pas désiré régler définitivement son compte à celui qui lui en fait baver des ronds de chapeau ? Oui, mais voilà : la civilisation l'interdit. Elle impose le renoncement au meurtre et doit tout mettre en oeuvre pour limiter la violence.
Si l'hostilité primaire n'est pas endiguée, canalisée, la société est menacée de destruction. Les pulsions destructrices sont donc '' sublimées '', c'est à dire investies ailleurs : dans le sport, actif ou passif, l'agressivité trouve un exutoire dans la compétition. C'est valable pour le joueur de rugby sur le terrain, pour le boxeur sur le ring (et aussi pour le spectateur qui s'identifie aux sportifs), dans le travail, dans le combat politique.
Une civilisation non répressive est impossible : l'histoire de l'homme est l'histoire de sa répression. La civilisation est faite de renoncements . La civilisation sert à combattre la spontanéité, l'immédiateté, le naturel : elle impose règles et refoulement et cette intériorisation des interdits produit un formidable surmoi social qui a pour conséquences : La maîtrise du corps : c'est-à-dire un contrôle strict de tout ce qui tient à la nature animale de l'homme. Ainsi, les fonctions corporelles sont accompagnées peu à peu de sentiments de honte, de malaise ; les manières à table sont soumises à un code rigoureux excluant toute improvisation (usage de la serviette, interdiction de boire dans la soupière, de mordre dans son pain, de se moucher dans la nappe...) etc.
Mais aussi la maîtrise des mots : le bien parler et le bien écrire apparaissent à la Cour. Ces bonnes manières aristocratiques au départ finissent par se répandre dans d'autres sphères de la société : oralement, comme le stylo à la main, on soigne son style. En un mot, la civilisation requiert la politesse, vertu de Cour, qui retient l'expression et habille l'humeur.
La maîtrise du désir : jusque dans l'érotisme. Contrairement à la pornographie qui en dévoilant tout offre une représentation dépourvue de séduction, l'érotisme suggère, faisant ainsi appel à l'imagination. Pour faire simple, je dirai que la pornographie est barbare, l'érotisme civilisé.
''Presque tout ce que nous appelons une civilisation supérieure repose sur la spiritualisation et l'approfondissement de la cruauté'' déclarait Nietzsche. Cela se vérifie principalement dans deux domaines : la morale, contraire au laisser aller, véritable ''tyrannie qui s'exerce sur la nature'' et la religion ''système de cruauté'' (à défaut de pouvoir faire souffrir autrui, l'homme religieux retourne sa cruauté contre lui et torture sa conscience : il se sacrifie, se mortifie.)
Conjurer la mort
''Depuis qu'elles se savent mortelles, les civilisations ne veulent pas mourir." Les primitifs évoqués plus haut ne conçoivent pas la mort comme nous. Pour eux la mort n'est qu'un changement de mode d'existence. Les défunts continuent d'exister parmi les vivants qui assurent leur survivance par le respect des rites. Les primitifs ne redoutent pas la mort car plus l'intégration dans le groupe est forte, moins grande est la peur de la mort. Ce qui provoque la peur de la mort c'est la conscience de perdre son individualité. C'est pour le civilisé individualiste, même s'il est croyant, que la mort demeure le grand saut dans l'inconnu. Toute grande civilisation est dépassement de la mort, affirmation de la vie malgré la mort, contre la mort. Comment dépasser la pure subjectivité et le caractère éphémère de l'existence individuelle ?
Par les institutions, en particulier la famille dont la légitimité est garantie par l'Etat. Les enfants nous survivent, assurent la descendance. Mais cela se révèle insuffisant. L'homme a besoin de tendre vers un absolu qui revêt dans toute civilisation trois formes : art, religion, philosophie ou sagesse . Si la religion des primitifs est croyance dans les esprits (les morts peuvent nuire comme ils peuvent rendre service, il faut donc gagner leur confiance), la religion de la civilisation est monothéiste, elle postule une divinité unique. Débarrassée de la magie et de la superstition, elle sait donner un sens à la souffrance et à la mort.
Quant à la philosophie occidentale (excusez le pléonasme), de quelque façon qu'elle s'y prenne - qu'elle envisage la mort comme un état auquel il faut se préparer ou qu'elle la considère comme un rien, le ''non pensable'' - elle s'efforce de calmer l'angoisse de la mort.
L'art par delà la mort
Enfin en quoi l'art permet-il de conjurer la mort ? Toute grande civilisation s'est immortalisée dans la pierre et l'architecture est le premier des arts, en Orient (Chine ou Perse) comme en Europe.
La sculpture est l'art grec par excellence, l'art d'Apollon, dieu de la forme, des contours précis, l'art de la mesure jusque dans le visage, manifestation de la spiritualité. Le profil grec, critère de la beauté, est mesure et équilibre. Si d'autres civilisations se sont illustrées dans les arts de la pierre, les arts qui sont davantage les nôtres sont la peinture et la musique. La peinture est l'art qui exprime le sentiment, la vie intérieure. Et la véritable intériorité c'est l'amour sans désir, c'est l'amour religieux. La peinture est donc l'art chrétien par excellence, l'art capable de représenter la Passion du Christ. La peinture, c'est aussi le portrait : ici, l'artiste fixe la personnalité du modèle, immortalise ce qui est fugitif, un regard, un sourire. C'est encore l'art capable de représenter la mort.
C'est l'intériorité que creuse encore la musique puisqu'elle parvient la première, avant la poésie, à se débarrasser totalement de la spatialité. Ce qu'on perd en extériorité, on le gagne en intériorité : la musique est le plus spirituel des arts. Elle est sensée exprimer l'infinie variété des passions et de l'âme humaine, en particulier à travers le Requiem, la sérénité devant la mort.
La civilisation sert à fournir un modèle, à maîtriser la violence et la sexualité qui caractérisaient la pré-civilisation, à conjurer la mort.
Elle permet d'organiser le chaos : non seulement toute civilisation doit être quelque chose de coordonné - on doit y trouver une unité de style entre art et spiritualité, une harmonie entre les arts - mais un peuple civilisé ne doit pas séparer le contenu de la forme : le beau doit tendre à être le symbole du bien, l'élégance du style ou du vêtement doit renvoyer à l'élégance des sentiments.
L'antinomie entre l'extérieur et l'intérieur caractérise la civilisation en crise qui est la nôtre. Que trouve-t-on ? Tantôt une élégance extérieure de plus en plus rare - sauf chez les people - recouvrant soit le vide, soit le chaos intérieur, tantôt une barbarie extérieure (culte du débraillé, jeans décolorés et troués très prisés chez les bobos) coexistant avec une culture intérieure souvent basée sur de réelles connaissances universitaires....
A quoi sert la civilisation ? À sortir de la barbarie, certes, mais face à la barbarie du second type, la barbarie-régression (disparition des dimensions religieuses, éthiques, esthétiques) on serait tenté de se dire ''A quoi bon la civilisation, si c'est pour sombrer dans une nouvelle barbarie ?'' Face aux ''jeunes'' qui envahissent les rues, les collèges, les lycées, qui conspuent la Marseillaise, qui cassent du Blanc dans les manifestations, je ne suis pas certaine que le barbare soit ''celui qui croit en la barbarie''... En revanche, le civilisé, c'est celui qui croit dans la civilisation.
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