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Le chagrin et l'espérance
Sommaire :
Prologue: Pour tourner la page
Chapitre
1: Le précédent inacceptable
Chapitre
2: Les dérives suicidaires
Chapitre
3: La purge à tout prix
Chapitre
4: Le sursaut salvateur
Chapitre
5: L'épreuve nécessaire
Chapitre
6: Le nouveau départ
Chapitre 2
Les dérives suicidaires
De mon arrivée au Front national jusqu'à l'université d'été de Toulon
A vous écouter, on a du mal à croire que les dérives
que vous décrivez ne se soient révélées qu'à l'occasion
du débat sur la tête de liste des européennes. De quand
datent-elles exactement ?
Il est vrai que le Front national connaissait depuis malheureusement
assez longtemps des problèmes dont l'existence explique
pour une bonne part, me semble-t-il, l'impasse dans laquelle
était engagé notre mouvement, et cela malgré ses scores
électoraux de 15 %. La volonté de Le Pen de désigner son
épouse comme tête de liste constitue cependant plus qu'un
simple révélateur. Il s'agit d'une étape fondamentale
dans l'aggravation de ces dérives, puisqu'à cette occasion,
Le Pen a, pour la première fois, décidé d'imposer de façon
autoritaire une décision qui allait dans le sens de ses
intérêts personnels mais qui était totalement contraire
à ceux du mouvement. Il a ainsi montré ouvertement qu'il
considérait le Front national comme sa chose et qu'il
s'octroyait sur lui le droit de vie ou de mort selon son
bon plaisir. Un tel détournement de pouvoir, si lourd
de conséquences, nous ne pouvions l'accepter.
Est-ce que ces dérives, et notamment le manque de démocratie
interne, ne tiennent pas à l'idéologie même du Front national
?
Non … Enfin, oui et non ! Certainement pas en tout cas
pour ce qui a trait au programme et à la ligne dont mes
amis et moi-même étions les garants. En réalité, sur ce
plan, nous étions même dans la situation exactement inverse.
Je vous le rappelle, le projet politique que nous avions
élaboré pour le Front national consistait justement à
rendre la parole aux Français face aux féodalités1 et
notre programme prévoyait très explicitement le recours
au référendum d'initiative populaire, grâce auquel le
peuple peut se prononcer sur les grandes questions qui
le concernent et recouvrer ainsi la maîtrise de son destin.
Mais il faut bien reconnaître que ces orientations démocratiques
ne se retrouvaient absolument pas transposées dans la
vie interne du mouvement. Et ce, pour la raison simple
qu'elles entraient en contradiction avec les convictions
profondes de son président et de tous ses proches. Convictions
qui se traduisaient à l'intérieur du FN par un fonctionnement
autocratique.
Pourtant, vu de l'extérieur, il semblait y avoir parfaite
identité entre le Front national et Jean-Marie Le Pen
?
C'est précisément ce que voulait faire croire Le Pen en
appliquant la formule "le FN, c'est moi !" Sans doute
cette situation correspondait-elle aux premières années
de l'émergence du Front national. Mais, dès 1986, avec
la constitution d'un groupe parlementaire à l'Assemblée
nationale, ce n'était plus le cas. Au fil des ans et,
je crois pouvoir le dire, largement grâce à mon action
et à celle de mes amis, le Front national est devenu un
grand mouvement politique organisé, structuré, doté d'une
vie propre, rassemblant des millions d'électeurs, quarante
mille adhérents et plusieurs centaines d'élus enracinés.
Et surtout un mouvement dont la majorité de ses cadres
voulait s'ancrer dans le réel pour faire triompher leurs
idées et parvenir à gouverner notre pays. Or, Le Pen n'avait
absolument pas pris la mesure de cette évolution. Il y
avait un énorme décalage entre la réalité du Front et
la perception qu'en avait son président. A vrai dire,
Le Pen n'a pas vu grandir le mouvement, il n'a pas vu
ce qu'il était devenu ou, plus exactement, il n'a pas
pris la mesure de ce qu'un tel changement impliquait pour
lui. Il pensait pouvoir continuer à le diriger comme il
agissait jadis à la tête des étudiants de la Corpo de
droit et à lui assigner des objectifs secondaires compatibles
avec sa mentalité et son confort personnel. Et, lorsqu'il
a compris sa méprise, il a pris peur parce que cette évolution
remettait en cause sa prééminence. Les cadres n'avaient
plus les mêmes objectifs que lui, le Front national connaissait
une existence autonome et ils pouvaient donc un jour lui
échapper. Pareille perspective lui était totalement insupportable.
C'est l'explication profonde de la crise que nous avons
vécue.
Comment expliquez-vous qu'une telle évolution ait pu
échapper à Jean-Marie Le Pen ?
Vous savez, cette évolution ne s'est pas faite brutalement.
Le Front national ne s'est pas construit en un jour. Lorsque
je l'ai rejoint, il était encore un petit parti qui venait
tout juste d'émerger sur la scène politique. Grâce notamment
à Jean-Pierre Stirbois que l'on oublie trop facilement,
il avait accompli, lors des européennes de 1984, une formidable
percée électorale, mais il ne comptait alors que quelques
milliers d'adhérents et ses structures comme son fonctionnement
étaient encore ceux d'un groupuscule reposant sur le culte
du chef. Ainsi, les réunions du comité central, organe
censé définir les grandes orientations du mouvement, se
déroulaient sans aucun ordre du jour et dans un désordre
et une improvisation inimaginables. Le Pen réunissait
ses cadres dans une salle. Il leur infligeait un exposé
magistral que suivait un débat souvent confus. Et puis,
c'était fini. Chacun s'en retournait dans sa province
sans trop savoir ce qu'il devait mettre en œuvre.
Cette période-là est celle de la totale adéquation entre
Le Pen et son mouvement. Mais c'est dans cette structure
que vont entrer les cadres et les militants nouveaux animés
de la volonté de bâtir progressivement un grand parti
apte à gouverner.
Quelles ont été selon vous les grandes étapes de la
croissance du Front national ?
Si l'émergence du Front national s'est accomplie à l'occasion
des européennes de 1984, c'est à l'évidence lors des législatives
de 1986 qu'il est véritablement entré dans la "cour des
grands". Cette élection s'est en effet révélée doublement
importante. Elle a démontré que la percée de 1984 n'était
pas une simple poussée de fièvre, mais l'expression d'un
nouveau courant politique. Surtout, à travers la stratégie
dite du "rassemblement national", elle a permis au Front
national d'accueillir en son sein un nombre considérable
de personnalités nouvelles.
Le Front est alors en pleine expansion et, paradoxalement,
son problème consiste à se doter de structures capables
de mobiliser ce soudain afflux de forces nouvelles. C'est
à cette tâche que je me consacrerai prioritairement en
tant que directeur de la campagne présidentielle de 1988.
Ceux qui ont participé à cette campagne s'en souviennent
: pour la première fois, le Front national est allé à
la bataille avec une stratégie et une organisation à la
hauteur de l'enjeu. Cette élection nous a permis de rivaliser
avec les grands partis de l'établissement. Ensuite, ayant
été nommé délégué général, je me suis efforcé de pérenniser
les ingrédients qui avaient rendu possible ce succès.
Et, franchement, tout restait alors à construire.
Qu'entendez-vous par là ?
Le mouvement s'était constitué un peu de bric et de broc
et chacun croyait pouvoir y développer ses propres idées,
à sa guise et sans grand souci de cohérence, en fonction
de son appartenance à telle ou telle chapelle. Nous avons
alors entrepris un énorme travail de formation des cadres
et des militants, mission dont je me suis personnellement
chargé. Puis, nous nous sommes attelés à la rédaction
du programme des 300 Mesures. Nous avons également lancé
des campagnes construites et faciles à orchestrer qui
ont permis aux fédérations et aux sections de se structurer
et de se développer. Le Front national s'est ainsi doté
peu à peu d'une identité cohérente, d'autant que, grâce
à la création d'un atelier de propagande, il réalisait
désormais lui-même l'ensemble de ses documents, avec des
slogans et une ligne graphique qui lui étaient propres.
Avec la mise en place du Conseil scientifique et des Éditions
nationales, nous avons permis par ailleurs au mouvement
d'acquérir une existence intellectuelle. Quant à la revue
Identité, dirigée par Jean-Claude Bardet, elle a joué
un grand rôle pour élaborer la pensée nationale et en
faire apparaître la cohérence et l'actualité. Doué d'une
culture idéologique et d'un sens politique très sûrs,
Bardet et son équipe ont réussi à lancer un certain nombre
de grands débats de société et, par exemple, à mener avec
succès la bataille du vocabulaire. C'est ainsi qu'au fil
des ans et au prix d'investissements personnels proprement
incroyables tant nos moyens étaient faibles, s'est construit
l'appareil politique performant que nous avons connu.
Comment les membres historiques du FN ont-ils vécu
cette transformation ?
Beaucoup d'anciens compagnons de Le Pen ont vu tout cela
d'un mauvais oeil et n'ont au fond jamais vraiment accepté
que des gens comme mes amis et moi-même, qu'ils jugeaient
étrangers à la famille, se permettent de modifier ce qu'ils
considéraient comme leur propriété. Pourtant, certains
de ceux qui ont porté le Front national sur les fonts
baptismaux reconnaissent le rôle majeur que nous avons
joué dans l'édification du Front. Ainsi François Brigneau
a-t-il tenu à souligner ce que nous avions "apporté en
rigueur, sérieux, formation, documentation, organisation
au mouvement national2." Écrites au plus fort de la crise,
ces lignes font partie du dernier article que National
Hebdo ait accepté de publier sous sa signature. Car, en
représailles, le journal lepéniste lui a ensuite honteusement
fermé ses colonnes.
Mais cette modernisation du Front national ne s'est
quand même pas accomplie contre la volonté de Jean-Marie
Le Pen ?
Non, bien sûr. Mais elle ne s'est pas faite non plus sous
son impulsion. Je vais peut-être vous étonner, mais Le
Pen considérait que tout cela était somme toute secondaire.
Il n'aimait rien tant que les "coups" : coups politiciens,
coups médiatiques, pour lesquels il pouvait aller jusqu'à
saborder la ligne politique de son mouvement. Car ce qui
l'intéressait avant tout, c'était sa propre personne.
Doté d'un orgueil excessif, il estimait que les succès
du Front national tenaient exclusivement à ses talents
oratoires et à sa notoriété médiatique personnelle. En
conséquence, il jugeait subsidiaires tous ces efforts
de construction. Il n'en prenait donc que très rarement
l'initiative. Cela va sans doute vous paraître surprenant,
mais, lorsque je lui proposais d'entreprendre tel ou tel
projet, je n'obtenais presque jamais de réponse. Le Pen
restait évasif et dubitatif. Si bien que j'ai fini par
mettre en œuvre la modernisation du mouvement en me contentant
d'un acquiescement implicite, car c'était là le seul moyen
d'aller de l'avant. Ce n'est qu'une fois les projets menés
à bien qu'il se prononçait, approuvant ou critiquant selon
ce qu'on lui en avait dit ou selon son humeur. "Faire
et défaire, disait-il, c'est toujours travailler." Certaines
innovations ont même été acquises à son corps défendant.
Ainsi, Le Pen estimait inutile et même néfaste la rédaction
d'un programme complet. "Moins on en dit et mieux c'est
!" disait-il. Dans son esprit, se réclamer de son nom
était pour les candidats du Front une profession de foi
suffisante en soi. Il ne percevait pas du tout l'importance
que pouvaient avoir l'implantation et la notoriété de
nos candidats. C'est d'ailleurs pourquoi, lors des commissions
d'investiture, il donnait souvent sa préférence à des
candidats serviles et parachutés plutôt qu'à des cadres
efficaces et enracinés. "De toute façon, confiait-il à
ses proches avec le mépris souverain qui pouvait être
le sien, si je soutenais une vache, elle obtiendrait le
même score que votre type !"
Pourtant, la force qui a été celle du Front national
tenait aussi à la capacité de ses candidats à établir
un rapport direct avec la population ?
Sans aucun doute. Et nos adversaires l'avaient d'ailleurs
parfaitement perçu puisqu'ils reconnaissaient eux-mêmes
que, pour nous contrer, "ils devraient retrouver le chemin
des cages d'escalier". Mais cette réalité échappait totalement
à Le Pen, qui d'ailleurs depuis longtemps ne se livrait
plus à cet exercice. Pour lui, un candidat devait coller
des affiches et répercuter les mots d'ordre nationaux,
mais ne devait avoir aucune existence propre. A vrai dire,
il considérait les élections comme de vastes campagnes
de promotion du nom de Le Pen. Ainsi, il entrait dans
des rages folles lorsqu'un candidat remplaçait sur les
documents électoraux la mention du soutien de Le Pen par
celui du Front national. Et si de surcroît un élu du mouvement
mettait en avant son propre nom, alors là, c'était pire
que tout. C'était déjà de la trahison ! Voilà pourquoi
il lui arrivait souvent de barrer la route à de bons cadres
et et de bons militants pour leur préférer des individus
médiocres mais à son entière dévotion. Ceux-là, effectivement,
devaient tout à Le Pen. Et c'est ainsi qu'il les appréciait.
Vous voulez dire que Jean-Marie Le Pen entretenait
une relation de méfiance avec ses propres cadres ?
Tout à fait. Lorsque des cadres du mouvement parvenaient
à acquérir un poids politique propre, son mépris se transformait
en méfiance, voire en franche hostilité. Chaque fois que
tel ou tel candidat a remporté des succès électoraux,
il en a pris ombrage. Ce fut le cas avec Yann Piat, seul
député du FN en 1988, qu'il n'a jamais félicitée et dont
il a souhaité le départ. Même chose avec Marie-France
Stirbois. Quand elle a été élue député à Dreux, elle s'est
trouvée en butte à la défiance et à l'hostilité sourde
de Le Pen. C'est également ce qui s'est passé avec Jacques
Peyrat. Car il faut rendre justice à ce dernier. Il n'a
quitté le Front national que parce que Le Pen refusait
de lui accorder les moyens nécessaires à la victoire.
Peyrat demandait à faire campagne sur son seul nom pour
rassembler au-delà des électeurs habituels du mouvement,
comme le font tous les maires de grandes villes. Cette
autorisation lui a été refusée et on connaît la suite
: Jacques Peyrat a été élu et la mairie de Nice a échappé
au Front national. Mais, dans le fond, Le Pen s'en souciait
peu. Quand bien même Peyrat était l'un de ses vieux amis,
il ne pouvait supporter de le voir réussir, de surcroît
dans la ville où lui-même s'était déjà présenté.
En réalité, Le Pen entretenait avec ses proches des relations
de vassalité. Exister par soi-même, c'était perdre sa
confiance. Le même processus s'est d'ailleurs reproduit
quelques années plus tard avec Jean-Marie Le Chevallier,
qui était lui aussi l'un de ses plus proches amis. Du
jour où celui-ci a remporté la mairie de Toulon, leurs
relations se sont tendues. Quand Le Pen a déclaré récemment
que "la démission de Le Chevallier l'affectait moins que
la perte de son chat3", il se révélait comme un homme
à la personnalité volontiers cynique qui ne supporte que
ceux qu'il considère avoir fait et qui dès lors, implicitement,
les mésestime.
Dans ces conditions, comment Jean-Marie Le Pen a-t-il
accueilli la conquête de la municipalité de Vitrolles
?
Les personnes qui étaient à ses côtés le soir de cette
victoire pourront vous dire combien cette bonne nouvelle
pour le Front national n'en a pas été une pour lui. D'abord
parce que c'était celle de son lieutenant et non la sienne,
mais aussi parce qu'elle mettait notre mouvement sur une
trajectoire de conquête des responsabilités du pouvoir
qui n'entrait pas du tout dans sa stratégie. Aussi, ce
succès le gênait et l'ulcérait, au point d'ailleurs qu'il
n'a même pas trouvé la force de féliciter mon épouse par
un coup de téléphone ou une gerbe de fleurs. Catherine,
qui n'était pas vraiment au fait des arcanes du lepénisme,
en avait été très profondément choquée. Il faut pourtant
se souvenir de l'immense espoir que cette victoire apportait
aux militants du Front national. Pour la première fois,
avec près de 53 p. cent des voix, nous remportions une
ville de quarante mille habitants à la majorité absolue,
face à la coalition de tous les partis de la classe politicienne.
Le front dit républicain était défait et l'ensemble des
observateurs voyait, dans la conquête de Vitrolles, un
événement politique de portée nationale, et même internationale
puisque la nouvelle a fait le tour du monde.
Seul Le Pen s'attachait à en minimiser la portée, soulignant
dès le lendemain le caractère local de l'élection et livrant
complaisamment son dernier bon mot en me qualifiant de
"maire consort de Vitrolles". Pis encore, au lendemain
de cette victoire, il voulait m'obliger à honorer moi-même
les 180 000 F de frais de la première campagne de Vitrolles,
frais que l'État refusait de me rembourser après la décision
de justice qui m'avait scandaleusement rendu inéligible.
Étant dépourvu de fortune personnelle, je me trouvais
dans l'incapacité totale de rassembler une telle somme.
Pourtant, Le Pen, qui n'avait accordé aucun subside de
la part du mouvement à ces deux campagnes de Vitrolles,
manifestait une extrême réticence à faire prendre en charge
par le Front national ces dépenses impayées. Au point
qu'il ne m'a finalement concédé cette aide financière
qu'après m'avoir fait signer une reconnaissance de dette
personnelle. Reconnaissance qu'il a d'ailleurs utilisée
ensuite pour me faire saisir en plein été. Pour lui, la
victoire de Vitrolles ne méritait même pas que le mouvement
dépense 180 000 F sur les soixante-dix millions de son
budget annuel.
A ce propos, on conserve encore à l'esprit l'attitude
qui fut la sienne lors des élections législatives de 1993.
Pensez-vous qu'en soutenant Tapie, Jean-Marie Le Pen ait
cherché à vous faire battre ?
Oh ! que oui ! J'en suis aujourd'hui persuadé. Mais cette
affaire est encore plus grave que vous ne le pensez. Car,
par cette manœuvre, il a ruiné, je crois délibérément,
toute chance pour notre mouvement d'obtenir des députés
lors des législatives de 1993. Entre les deux tours, Le
Pen a en effet annoncé à la surprise générale qu'il refusait
de faire battre Tapie et qu'il maintenait notre candidat,
pourtant arrivé en troisième position, au motif ahurissant
que Tapie nous serait plus utile à l'intérieur de l'Assemblée
qu'à l'extérieur. En sauvant ainsi Tapie qui pourtant
avait insulté les électeurs du FN en les traitant de "salauds",
il a littéralement brisé l'élan de notre mouvement, puisque
tous les électeurs RPR-UDF, scandalisés de voir le Front
national préférer un affairiste de gauche à l'un des leurs,
ont refusé de voter pour nos amis restés seuls au second
tour face à un représentant socialo-communiste. Il est
clair que plusieurs de nos candidats, comme par exemple
Mme Stirbois, ont dû leur échec à cette décision absurde.
Pour moi-même, c'était encore pire puisque j'étais engagé
dans la circonscription voisine de celle de M. Tapie.
J'ai dû, je m'en souviens, consacrer la semaine du second
tour à répondre aux électeurs de droite qui me demandaient,
indignés, pourquoi nous ne faisions pas battre Tapie.
J'avais d'ailleurs exprimé publiquement mon désaccord
avec cette stratégie. Mais cela n'a pas suffi. J'ai été
battu avec 49,5 % des voix.
Pensez-vous qu'à cette occasion Bernard Tapie et Jean-Marie
Le Pen aient eu des contacts, comme l'affirme Lorrain
de Saint-Affrique, son ancien conseiller en communication
?
Écoutez, je n'étais pas dans ces secrets-là, mais je pense
que ce qu'a révélé M. de Saint-Affrique est tout à fait
plausible. J'avais moi-même fait l'objet de sollicitations
en provenance de M. Tapie, mais je n'y avais naturellement
donné aucune suite favorable. Infructueuses avec moi,
ces approches ont dû aboutir avec Le Pen, puisque ce dernier
lui a donné entière satisfaction en ordonnant que notre
candidat se maintienne au second tour dans la circonscription
de Gardanne. C'est donc bien Le Pen qui a fait élire Tapie
alors même que celui-ci était le symbole du mitterrandisme
et de la classe politicienne affairiste que nous combattions.
Et je vous rappelle que nous faisions alors campagne sur
le slogan "Tête haute et mains propres" !
Jean-Marie Le Pen éprouvait-il, comme le prétendent
certains, une sorte de fascination pour Tapie ?
Oui, sans aucun doute. Ils étaient tous deux classés comme
populistes et je pense que Le Pen se reconnaissait un
peu dans le côté grande gueule, beau gosse et roublard
de Tapie. En quelque sorte, Tapie avait réussi à l'époque
ce que Le Pen aurait voulu réaliser : être un franc-tireur
qui enfreint les règles tout en étant reconnu par le système
comme l'un des siens. De surcroît, les deux hommes avaient
en commun le même goût pour l'argent. D'une certaine manière,
Tapie et Le Pen partageaient la même conception de la
vie et de la politique et ils le sentaient instinctivement.
C'est pourquoi, lorsque Paul Amar avait organisé un débat
télévisé qui s'annonçait comme le match du siècle et qu'il
avait voulu le symboliser en exhibant en début d'émission
une paire de gants de boxe, il ne s'est en définitive
rien passé. Les deux protagonistes prétendaient se livrer
un combat à mort, mais, en coulisses, comme dans les combats
de catch, tout était calibré d'avance.
Comment se fait-il que vous n'ayez pas diagnostiqué
plus tôt ce goût de Jean-Marie Le Pen pour l'argent ?
Les relations particulières de Le Pen avec l'argent, son
attirance pour le luxe surtout, n'étaient plus un secret
pour personne depuis longtemps. Notamment depuis une certaine
émission de France 24 où il s'était complaisamment prêté
à un reportage le présentant sous les traits du "châtelain"
de Saint-Cloud. Cette émission tombait d'ailleurs au plus
mauvais moment car c'était l'époque où le Parti communiste
développait la thématique "Le Pen le milliardaire". Mais
il s'en moquait. Je crois qu'il était flatté.
Par contre, nous étions loin de penser que ce goût pouvait
le pousser à franchir la ligne rouge. Les questions financières
relevaient au Front national de son domaine réservé. La
gestion économique échappait totalement aux instances
régulières du mouvement. Le pauvre Jean-Pierre Reveau,
trésorier du mouvement, ne pouvait l'ignorer. Le Pen utilisait
les fonds pour favoriser les uns au détriment des autres.
Alors que son gendre, Maréchal, pouvait dépenser sans
compter, j'étais moi-même sous le coup d'une asphyxie
financière permanente. Je devais négocier mes crédits
au coup par coup. Les collaborateurs qui travaillaient
avec moi au sein de la délégation générale percevaient
des salaires nettement inférieurs à ceux qui se pratiquaient
dans les autres services du mouvement. De même, j'ai toujours
effectué mes déplacements au moyen de ma voiture personnelle.
Et mes frais n'ont été pris en charge que du jour où Gollnisch,
nommé secrétaire général, s'est vu remettre une voiture
de fonction. Comme à la cour des "rois fainéants", les
fonds du mouvement servaient à entretenir les courtisans,
quand les cadres actifs et les fédérations se démenaient
dans le plus grand dénuement.
Il a donc fallu attendre la crise pour que les langues
se délient, pour que nous apprenions combien cette dérive
était allée loin, puisqu'un arrêt de la Cour administrative
d'appel de Paris du 12 mai 1998 a même établi qu'à une
époque certains dons versés par des militants au Front
national arrivaient en réalité sur le compte personnel
de Le Pen. Et bien qu'il ait prétendu le contraire, il
n'a pas convaincu la justice. L'argent n'était donc pas
seulement pour lui un instrument de sa domination à l'intérieur
du parti, mais aussi un but en soi. Et, dans tous les
cas, il n'était plus utilisé au seul service de notre
combat, car la conquête du pouvoir n'était plus le but
ultime pour Le Pen.
Vous affirmez que Jean-Marie Le Pen ne souhaitait plus
vraiment accéder au pouvoir ?
Effectivement. Je vais peut-être vous surprendre, mais
c'est de Le Pen lui-même que je l'ai appris. Chaque fois
que nous évoquions cette perspective, il marquait une
sorte de scepticisme qui confinait à l'angoisse. Je le
revois encore nous disant : "Dieu nous préserve d'un tel
fardeau !" De ce point de vue, il était d'ailleurs vraiment
un homme sur qui l'échec et la décadence exerçaient une
forme de fascination morbide. Et je crois que cette attitude
explique bien des dérives et des dérapages. Car si la
décadence est irrémédiable et que tout est perdu, alors
il n'y a plus qu'à se faire plaisir !
Voilà pourquoi Le Pen se moquait de toute stratégie politique
de conquête du pouvoir. Pour lui, la vie était devenue
un théâtre sur la scène duquel il aimait d'ailleurs à
se contempler. Et cette préoccupation narcissique occupait
une grande place dans son action politique. Aussi paradoxal
que cela puisse paraître, Le Pen voulait être aimé. Et
je pense qu'il souffrait même énormément de ne pas être
reconnu par ses pairs de la classe politique.
Vous n'allez quand même pas nous dire qu'il aspirait
à réintégrer l'établissement ?
Non, mais Le Pen entretenait avec l'établissement une
relation ambivalente. Bien sûr, il détestait les membres
du système qui l'attaquaient et le diabolisaient. Mais,
en même temps, il ne rêvait que d'être reconnu comme l'un
des leurs. Pour comprendre Le Pen, il faut se souvenir
qu'il a commencé sa carrière comme député sous la IVe
République et que c'était à ses yeux la période la plus
faste de sa vie. Il y faisait sans cesse référence et
nourrissait pour cette époque une profonde nostalgie empreinte
d'un certain narcissisme puisqu'il parlait alors de lui
à la troisième personne !
En ce temps-là, le jeune Le Pen était le benjamin de l'Assemblée
nationale, celui que ses collègues considéraient comme
un enfant terrible mais pour lequel ils avaient de l'indulgence,
voire de la sympathie. Je crois que c'est à ce statut
de chahuteur bien considéré que Le Pen aspirait au fond.
Et, s'il s'est rapproché des socialistes, jusqu'à se prêter
à leurs jeux politiciens, c'est aussi par dépit. Il en
voulait énormément aux gens de droite de l'avoir rejeté
et de le mépriser. D'où son obsession à vouloir faire
battre systématiquement le RPR et l'UDF. De la sorte,
Le Pen n'exprimait pas seulement une condamnation politique,
il se livrait à une vendetta personnelle qui ne correspondait
à aucune stratégie positive.
Cette question de l'attitude à adopter vis-à-vis de
la droite parlementaire n'était-elle pas devenue l'une
de vos principales divergences ?
Je considère effectivement que le choix du positionnement
"ni droite, ni gauche" développé par Maréchal sur instruction
de Le Pen constituait une grave erreur. C'était d'abord
la porte ouverte à une dérive politique, car mettre la
droite et la gauche sur le même plan revient à favoriser
mécaniquement la gauche. Très rapidement, cette stratégie
s'est d'ailleurs transformée en préférence affichée pour
la gauche, Le Pen lançant dès 1995 : "Chirac, c'est Jospin
en pire5 !" Or, je considère que l'adversaire prioritaire
reste la gauche socialiste et mondialiste. Cette gauche
qui est "favorable au droit de vote des immigrés et à
la régularisation des clandestins", avais-je été contraint
de rappeler. Certes, le RPR et l'UDF sont aussi des adversaires
politiques, mais seulement dans la mesure où, subjugués
par la gauche, ils mènent la même politique que les socialistes.
De plus, ce positionnement révélait pour le Front national
une volonté de retour à la marginalité et un refus de
s'engager dans une stratégie de conquête des responsabilités
du pouvoir. Dans un paysage politique qui reste bipolaire
en raison du mode de scrutin, ignorer le clivage droite-gauche,
c'est se condamner à l'impuissance et à l'échec. Lorsqu'en
1997, Le Pen a fait de la surenchère contre le RPR et
l'UDF, allant jusqu'à déclarer la veille du vote sur Europe
1, "je préfère une Assemblée de gauche à une Assemblée
de droite6", cela revenait surtout à condamner tous ceux
des nôtres qui pouvaient l'emporter au second tour face
à la gauche. Comment espérer en effet le moindre soutien
de la part des électeurs de droite, si, dans le même temps,
on souhaitait ouvertement la victoire de la gauche ?
En infligeant en 1997 une défaite à la droite, ne lui
démontrait-on pas qu'elle avait besoin du Front national
et qu'elle devait cesser de le diaboliser ?
Une défaite comme celle infligée à la droite à l'occasion
de la dissolution de 1997 pouvait effectivement avoir
de hautes vertus pédagogiques dans la mesure où elle montrait
aux états-majors RPR-UDF les conséquences de leur politique
d'ostracisme à l'égard du Front national. Mais, malheureusement,
la consigne de vote meurtrière donnée par Le Pen ne répondait
pas à cette démarche. En effet, lorsqu'au lendemain de
la débâcle de la droite, j'ai proposé dans un entretien
au journal le Monde l'instauration d'une politique de
"discipline nationale", équivalent à droite de la "discipline
républicaine" pratiquée à gauche, Le Pen et les siens
se sont empressés de s'en démarquer, assimilant déjà mon
initiative à une trahison7. Pourtant, cette notion de
discipline nationale n'avait rien que de très banal. Il
s'agissait simplement d'établir un désistement réciproque
entre candidats opposés au socialo-communisme. Ce mécanisme
simple, qui n'implique aucune soumission ni accord politique,
s'apparente à celui qu'appliquaient déjà socialistes et
communistes à l'époque où ils se combattaient et avant
même qu'ils n'aient établi un programme commun. En clair,
le recours à la discipline nationale représentait pour
le Front national un moyen d'avoir des élus et donc de
peser davantage sur la vie politique de notre pays.
Mais, en proposant ce désistement réciproque, est-ce
que vous ne rendiez pas surtout service à la droite ?
Au contraire ! Car la discipline nationale permettait
de prendre au mot les dirigeants du RPR et de l'UDF qui
clamaient partout que nous étions responsables du retour
des socialistes au pouvoir. Tendre la main à ces partis,
c'était les mettre dans une situation intenable. Soit
ils acceptaient notre proposition, et le Front national
sortait instantanément du ghetto politique, soit ils la
refusaient, et ils apparaissaient alors aux yeux de leurs
électeurs comme les seuls responsables de leurs échecs.
Dans les deux cas, le Front national sortait grandi et
renforcé. Mais ce cruel dilemme n'a été pour la droite
que de courte durée, puisque c'est Le Pen lui-même qui
y a mis fin en se démarquant de ma proposition. De la
sorte, sans même peut-être s'en rendre compte, il a rendu
un fieffé service au RPR et à l'UDF dont il a retardé
l'inéluctable éclatement.
Un an plus tard, il semble cependant que Jean-Marie
Le Pen se soit rallié à votre idée puisqu'à l'occasion
des régionales, il a appuyé votre proposition de soutenir
la droite pour l'élection des présidents de région ?
C'est là un épisode très révélateur du fonctionnement
interne du Front national, car il faut savoir que cette
stratégie ne l'a emporté qu'au prix d'un rapport de force
au sein du mouvement. Dans la période qui a suivi les
législatives, j'ai en effet multiplié les prises de position
en faveur d'accords électoraux ponctuels avec la droite,
sans me soucier des critiques que cela me valait de la
part de Le Pen et de son entourage. Et c'est uniquement
parce que mes positions recueillaient un écho favorable
auprès de nos cadres, de nos militants et de nos électeurs,
que Le Pen s'y est finalement rallié. Et, là encore, son
attitude à mon encontre s'est retournée contre lui car,
faute d'avoir soutenu cette stratégie dès l'origine, les
effets bénéfiques de celle-ci ont été portés à mon seul
crédit, ce qui l'a rendu furieux. Or, chacun sait que
nous avons obtenu à cette occasion une très belle victoire
politique. Non seulement nous avons été placés au cœur
du débat, mais nous avons aussi connu un début de dédiabolisation
en même temps que nous semions la division au sein des
états-majors RPR-UDF.
Mais d'autres personnalités du FN, comme Mme Stirbois
ou M. Gollnisch, ont cependant participé de bon cœur à
la mise en œuvre de cette stratégie ?
C'est vrai et c'est là une profonde ironie du sort que
de voir ceux-là même qui critiquaient ma démarche, au
point de la comparer à une trahison, s'y rallier prestement
dès lors qu'ils ont vu l'intérêt qu'ils pouvaient en retirer
personnellement dans leurs régions respectives. Et je
dois dire que j'ai éprouvé une certaine satisfaction à
voir M. Gollnisch se flatter publiquement d'avoir rédigé
le texte des conditions que nous posions à notre soutien,
alors que, quelques semaines plus tôt, il l'aurait certainement
dénoncé. Quant à Le Pen, faute d'avoir préparé cette initiative
dans sa propre région et parce qu'il ne pouvait envisager
qu'un autre que lui soit candidat à la présidence de la
Provence, il a fini par refermer brutalement la porte
à ces accords, rendant de la sorte un service, involontaire
mais réel, aux états-majors de la droite parlementaire.
Vous oubliez de dire qu'à l'instar de M. Peyrefitte,
qui avait pourtant répondu favorablement à votre proposition
de désistement réciproque, une partie de la droite jugeait
impossibles des accords avec le FN tant que Jean-Marie
Le Pen en serait le chef.
Non, je ne l'oublie pas. Mais, de la sorte, M. Peyrefitte
exprimait brutalement ce que nous commencions à comprendre
sans pouvoir l'affirmer, à savoir que les prétendus dérapages
de Le Pen "n'étaient en fait que des dérobades devant
les responsabilités du pouvoir8". Je pense effectivement
que Le Pen a été le complice de sa propre diabolisation
et que ses provocations à répétition répondaient à une
stratégie délibérée de sa part. Je crois qu'il y voyait
un moyen de marginaliser le Front national, de l'isoler
totalement du système et de renforcer la cohésion autour
de lui. Contrairement à ce que l'on peut penser, Le Pen
est en effet tout à fait capable de se contrôler lorsqu'il
le souhaite. Ses dérapages étaient surtout des dérapages
contrôlés. D'ailleurs, nombre de déclarations ont été
mûries par lui de longue date. Ni le "Durafour crématoire"
ni bien sûr sa seconde déclaration sur le "détail" prononcée
à Munich n'ont été de véritables faux pas. Il s'agissait
de provocations destinées à resserrer les rangs du Front
national autour de son chef attaqué. Et, peut-être, on
peut se poser la question, y avait-il la volonté, au moins
inconsciente, de freiner délibérément la progression de
notre mouvement.
Il faut en effet se souvenir du caractère systématique
de ces provocations. En 1987, nous avons eu droit au premier
"détail", en 1988 à "Durafour crématoire", en 1989 aux
"internationales juives", en 1993 au coup de pouce à Tapie,
en 1995 à "Chirac, c'est Jospin en pire !", en 1996 à
"l'inégalité des races" et enfin, en 1997, à la tête de
Catherine Trautmann sur un plateau, à la réédition du
"détail" et à la rixe de Mantes-la-Jolie ! Et comment
expliquer, autrement que par son goût de la provocation,
son obstination à soutenir contre toute raison des hommes
tels que Vladimir Jirinovski, voire à se faire représenter
officiellement par son épouse lors de la réception donnée
à l'ambassade d'Iran pour le vingtième anniversaire de
la révolution islamique ! Si le Front national a eu tant
de difficultés à franchir ce fameux seuil des 15 % et
si un nombre croissant de Français se refusaient à voter
pour lui alors même qu'ils approuvaient son programme,
on comprend bien que c'est aussi aux provocations de Le
Pen que nous le devons.
Permettez-moi de vous rappeler qu'à l'époque on ne
vous a pas beaucoup entendu critiquer un dérapage tel
que le "détail".
Concernant le premier "détail", celui de 1987, je pensais
vraiment que Le Pen était tombé dans un piège tendu pour
lui nuire en pleine campagne présidentielle. Ce n'est
que lorsqu'il a sciemment réitéré sa déclaration à Munich,
en compagnie de Franz Schœnhuber, que j'ai compris qu'il
s'agissait d'une provocation délibérée. Quant à mon silence
d'alors, il s'explique par la discipline de loyauté qui
a de tout temps été la mienne. Je me suis toujours abstenu
de critiquer publiquement d'autres membres du mouvement.
Il s'agit là d'une règle de solidarité qui me paraît tout
à fait légitime. C'est pourquoi j'ai constamment défendu
Le Pen, en mainte occasion, et même lorsque j'estimais
qu'il avait une fois de plus donné des verges pour se
faire battre.
Cela ne signifie pas pour autant que je l'approuvais.
Il est même clair que je ne cautionnais pas ses propos
et je ne me suis pas privé de le faire savoir à l'intérieur
du mouvement. Ainsi, lors du bureau politique qui a suivi
le "détail" de Munich, Gollnisch avait proposé que l'ensemble
des responsables du FN défient la justice et ses condamnations
et contresignent les déclarations de Le Pen en une sorte
de suicide politique collectif. C'est parce que mes amis
et moi-même avons très clairement signifié notre refus
d'endosser ces déclarations que cette initiative n'a pas
abouti. Heureusement, car une telle démarche revenait
à faire du "détail" un nouvel élément du programme du
FN, ce qui n'a jamais été le cas.
Vous désapprouvez donc les déclarations de Jean-Marie
Le Pen sur le détail ?
Oui, je les désapprouve totalement. Mais, attention, cela
ne signifie pas que j'accepte pour autant les condamnations
dont Le Pen a été victime en retour, car il s'agit d'atteintes
à la liberté d'expression. Cela dit, sur le fond, je contestais
ces provocations. Pour moi, la politique ne consiste pas
à jeter l'anathème sur tel ou tel, ni à blesser inutilement
les gens, ni à revenir obsessionnellement sur le passé.
Face à l'attitude de Le Pen, je dois dire que je partageais
l'agacement des cadres et des militants du Front national
qui voyaient leur patient travail d'implantation et de
persuasion ruiné en quelques secondes pour le plaisir
d'un pseudo-bon mot. Ceux-ci en venaient même à redouter
ses passages à la radio ou à la télévision tant ils craignaient
ses saillies de langage. Les dérapages de Le Pen ont d'ailleurs
grandement contribué à saper son prestige au sein du mouvement.
Il n'a pas perçu la lassitude de nos militants face à
ses frasques à répétition. C'est là une nouvelle preuve
du profond fossé qui se creusait entre Le Pen et son mouvement.
Alors qu'il faisait de la politique pour se faire plaisir,
l'immense majorité des cadres et des militants se battaient
pour faire triompher nos idées.
A vous entendre, Jean-Marie Le Pen n'avait que des
défauts. Pourtant, dans votre livre la Flamme, vous dites
avoir été séduit par le personnage ?
C'est exact, et je n'ai jamais dit qu'il n'avait que des
défauts. Nous parlons ici des dérives qui divisaient le
mouvement et qui ont lentement conduit à la crise. Je
dois donc évoquer les aspects négatifs de la personnalité
de Le Pen qui expliquent cette situation. Les aspects
positifs, je ne les ai pas oubliés et je ne les sous-estime
pas. Sans eux d'ailleurs, le Front national n'aurait jamais
pu émerger ni se développer. En dehors du talent d'orateur
que tout le monde lui reconnaît, il avait un sens politique
indéniable servi par sa grande culture et un courage qui
n'est pas si commun au sein du monde politique. Il savait
aussi, quand il le voulait, être d'un commerce agréable.
On pouvait donc être séduit par ses qualités, à condition
toutefois de ne pas l'approcher de trop près.
Mais comment avez-vous pu rester aussi longtemps auprès
de lui sans réagir ? Est-ce qu'au fond vous ne regrettez
pas votre engagement au sein du Front national ?
Non, pas du tout. Je ne dis pas que cet engagement a été
de tout repos et que la vie quotidienne était sereine
et facile. Mais, entre nous, cela a été pour moi un formidable
apprentissage politique. Car, si vous savez survivre et
vous imposer à côté d'un homme comme Le Pen, je crois
que vous savez surmonter toutes les difficultés politiques.
Cela étant, je ne suis pas resté sans réagir face à ce
qui m'apparaissait comme néfaste pour le mouvement. Au
cours des années passées au Front national, il m'est souvent
arrivé de m'opposer à Le Pen sur tel ou tel point. Mais
j'ai toujours pris garde à ce que ces désaccords ne mettent
pas en cause la cohésion du Front national. Dans la vie
interne de notre mouvement j'ai ainsi supporté beaucoup
d'injustices, parfois même semblé endosser des décisions
qui me paraissaient mal venues, mais je l'ai fait pour
préserver l'intérêt supérieur du Front. Dès lors que les
décisions en cause n'étaient pas rédhibitoires, il me
paraissait nécessaire de les accepter pour préserver l'unité
de notre mouvement et l'efficacité de notre combat.
Car il ne faut quand même pas oublier tout ce que le Front
national a apporté. Il a atteint des scores électoraux
exceptionnels. Il a su s'ériger en une grande force politique
qui a redonné du poids à nos idées et rendu l'espoir à
des millions de Français. Je ne renie nullement tout ce
que j'ai fait en son sein et je suis fier d'avoir contribué,
avec tous ses militants, à son essor.
A la vérité, d'ailleurs, il y avait deux "Front national"
à l'intérieur du même parti. L'un, que Le Pen a progressivement
incarné, était passéiste et uniquement préoccupé de lui-même.
Ses membres recherchaient avant tout le confort, celui
que procurent les postes et l'argent, mais aussi celui
des idées que l'on affiche comme une décoration sans chercher
à en convaincre les Français. L'autre Front national,
celui dont je suis devenu peu à peu le porte-parole et
le chef de file, était tout entier tourné vers la réussite
et vers l'avenir, sans pour autant rien renier de son
idéal. C'était la composante moderne et active du mouvement.
Je me sentais évidemment très mal à l'aise dans le premier
et très heureux dans le second.
Et si la crise est survenue, c'est précisément parce que
ces deux Fronts ne pouvaient plus rester ensemble, parce
que Le Pen affichait son mépris du second tout en le redoutant
et parce qu'il voulait à tout prix l'empêcher d'accomplir
sa mission de conquête progressive des responsabilités
du pouvoir.
Vous pensez vraiment qu'il est possible de faire triompher
les idées par une conquête progressive du pouvoir ?
Oui, je le crois profondément. En réalité, c'était Le
Pen et ses proches qui développaient cette idée selon
laquelle seules des circonstances exceptionnelles et l'irruption
du chaos nous permettraient d'accéder aux responsabilités
du pouvoir. Il faut dire que Le Pen se voyait volontiers
dans le rôle de l'homme providentiel. Mais je crois qu'il
s'agissait là d'un moyen facile de justifier ses propres
carences. Car cette théorie de l'homme providentiel n'est
autre qu'une théorie de la paresse, selon laquelle il
suffit d'attendre que les événements vous servent sans
se soucier d'agir pour les provoquer. C'est la passivité
érigée au rang de stratégie politique. En agissant de
la sorte, Le Pen se comportait comme un sportif qui pense
qu'il va remporter la victoire depuis le banc de touche.
Comment s'étonner alors qu'au fil des années, il ait fini
par refuser le combat ? Il a d'abord renoncé à se présenter
aux élections municipales, dont il ne percevait absolument
pas l'intérêt, puis il a déserté, comme en 1997, le terrain
des législatives. Or, ma conception du combat politique
n'est pas du tout celle-là. Je considère au contraire
que le chemin des responsabilités passe par la conquête
de pouvoirs intermédiaires tels que les municipalités.
C'est pourquoi Le Pen a reçu la victoire de Vitrolles
comme un double camouflet. Non seulement les efforts de
l'un de ses lieutenants se voyaient récompensés par une
réussite incontestable, mais une stratégie radicalement
antagoniste de la sienne se trouvait ainsi couronnée de
succès.
Jean-Marie Le Pen devait cependant bien percevoir les
effets bénéfiques d'une telle victoire sur le Front national
tout entier ?
(Sourire.) Si Le Pen avait jugé cet événement en fonction
des avantages que pouvait en retirer le Front national,
il s'en serait effectivement félicité. Mais telle n'a
pas été sa réaction. C'est, je crois, à ce moment qu'il
a commencé à comprendre que le mouvement changeait de
nature et risquait de lui échapper. Quant aux journalistes
et aux politologues, ils ne s'y sont pas trompés, puisqu'ils
ont salué cette victoire comme la preuve que le Front
national existait désormais par lui-même et survivrait
donc à la disparition de son fondateur. Or, cette bonne
nouvelle pour nos idées n'en était vraisemblablement pas
une pour Le Pen, puisque, le soir de la victoire de Vitrolles,
il ne cessait de répéter dans les médias "qu'il n'y avait
pas de numéro deux au FN".
Mais, vous-même, est-ce que vous n'avez pas considéré
la victoire de Vitrolles comme le signe que votre heure
était venue ?
Non, pas du tout. Je n'étais pas dans cet état d'esprit.
J'étais évidemment fier de cette victoire et des perspectives
qu'elle offrait au Front national. J'étais heureux pour
tous les militants, ceux de Vitrolles bien sûr, mais à
travers eux tous ceux, au Front, qui voyaient leurs efforts
enfin récompensés. Mais j'étais loin d'imaginer l'extraordinaire
retentissement que cette conquête municipale allait avoir
dans le mouvement. Et ce n'est qu'à l'occasion du congrès
de Strasbourg, en mars 1997, que j'ai pu mesurer l'ampleur
de ce que les observateurs allaient appeler "l'effet Vitrolles9".
Quelques semaines après les élections, le Front national
tenait en effet ses assises et je dois dire que mon épouse
et moi-même avons été surpris par l'ovation avec laquelle
nous avons été accueillis lors de notre arrivée au Palais
des congrès. Durant ces deux jours, à plusieurs reprises,
les cris de "Vitrolles ! Vitrolles !" ont été scandés
dans l'amphithéâtre. Cet enthousiasme s'est ensuite traduit
dans les urnes, puisqu'à l'occasion du vote pour le comité
central, j'ai été élu premier et de très loin. De plus,
le second n'était plus, comme c'était l'usage, le secrétaire
général, Bruno Gollnisch, mais l'un de mes amis les plus
proches, Jean-Yves Le Gallou. Président du groupe FN au
conseil régional d'Ile-de-France, Jean-Yves Le Gallou
incarnait en effet une certaine conception de l'avenir
du Front national. Doté d'une grande force de travail
et d'un remarquable courage politique, Jean-Yves Le Gallou
est la preuve vivante qu'un homme peut parfaitement concilier
la passion et la compétence. Premier homme à théoriser
la notion de préférence nationale, il n'en était pas moins
convaincu de la nécessité d'adopter une démarche politique
dédiabolisante pour sortir le Front national du ghetto
politique dans lequel il s'enfermait chaque jour davantage.
La signification de ce vote dépassait donc le seul succès
électoral de Vitrolles. Ce que les délégués du Front national
avaient plébiscité, c'était la démarche politique que
mes amis et moi-même incarnions.
Comment Jean-Marie Le Pen a-t-il accueilli les résultats
de ce vote ?
Il était furieux du résultat et ne cherchait même pas
à le dissimuler. Alors qu'il venait lui-même d'être plébiscité
et réélu président du mouvement par acclamation, il s'est
comporté comme s'il s'agissait d'un affront personnel,
parlant déjà à ses proches d'une tentative de putsch.
Lors de la réunion à huis clos du nouveau comité central,
il a immédiatement mis en cause la validité et la régularité
du vote au motif que des listes de candidats à promouvoir
auraient circulé parmi les congressistes. Or, s'il est
exact que de telles listes ont été diffusées, elles ne
traduisaient rien d'autre qu'une forme de campagne électorale,
au demeurant tout à fait équilibrée puisque ces listes
étaient d'origine différente et généralement contradictoires,
les proches de Le Pen ne se privant pas de m'attaquer
et colportant à mon encontre les pires rumeurs pour dissuader
les délégués de voter pour moi.
Un peu plus tard, Le Pen me reprochera d'avoir obtenu
ce résultat par une campagne de déjeuners auprès des cadres
et fera faire une enquête discrète pour savoir qui payait
mes frais de repas ! On nageait en plein délire ! En vérité,
il était totalement abasourdi par ce scrutin qu'il ne
comprenait pas car, outre ma position personnelle, ce
vote établissait un classement des personnalités du mouvement
qui ne correspondait pas à ses propres critères. Pour
lui, les gens importants étaient ceux qui venaient le
voir à Montretout, mais il ne savait pas que ceux-ci,
les courtisans, n'existaient pas aux yeux des militants,
lesquels, en revanche, voyaient à l'oeuvre les cadres
actifs. Le Pen connaissait le Front des flatteurs et des
anciens camarades, il ignorait tout du Front des combattants
d'aujourd'hui.
Vous pensez qu'il s'agissait d'un premier vote contre
Jean-Marie Le Pen ?
Mais non ! Ce vote n'était pas dirigé contre Le Pen, mais
il constituait cependant un avertissement pour certains
courtisans. Sa fille Marine, qui s'était présentée au
comité central sans jamais avoir été militante, a été
battue. Pour la première fois, le seul fait de porter
le nom de Le Pen ne suffisait plus à provoquer la vénération
des adhérents. Dans le même temps, sa sœur aînée Marie-Caroline,
reconnue comme une militante de premier plan, était, elle,
élue sans difficulté. Ce vote envoyait donc un message
clair : le mouvement refuserait de cautionner une quelconque
dérive népotique. Malheureusement, Le Pen n'a pas tenu
compte de ce signal.
Au contraire, comme à son habitude, il s'est arc-bouté
sur ses certitudes, refusant la réalité et allant jusqu'à
remettre en cause la validité du scrutin. Il a alors déclaré
que sa fille était victime d'une défaillance du système
électronique de dépouillement des votes et qu'elle était
en réalité élue. Selon le responsable informatique de
l'époque, il s'apprêtait même à effectuer une rectification
des résultats en replaçant celle-ci parmi les premiers.
Ce sont les mises en garde insistantes de ses proches
qui l'en ont dissuadé, car ces derniers redoutaient les
effets psychologiques désastreux d'une telle manœuvre.
Si bien que Le Pen s'est finalement contenté de coopter
sa fille au comité central, comme les statuts lui en donnaient
le droit.
Ne pensez-vous pas que cette volonté de "démégrétiser"
date du congrès de Strasbourg ?
C'est bien possible. L'idée devait en tout cas commencer
à faire son chemin puisque, quatre mois plus tard, j'ai
été victime d'une tentative d'éviction. Les 14, 15 et
16 juillet, l'ensemble des membres du bureau politique
avaient été convoqués en séminaire à Obernai, en Alsace.
Il s'agissait officiellement de débattre de notre programme
sur l'immigration et l'insécurité. Roger Holeindre avait
d'ailleurs rédigé dans ce but un volumineux rapport10.
Mais cette question a tout de suite été mise de côté pour
en régler une autre : la place de Mégret dans le parti
! Comme de bien entendu, c'est Jean-Claude Martinez qui
a ouvert le feu. A peine avait-il pris la parole qu'il
se lançait dans un interminable réquisitoire contre moi.
Il ne s'agissait pas pour lui d'un exercice d'improvisation,
car son propos était étayé d'un épais dossier d'une vingtaine
de pages, photocopié et distribué à chacun. Œuvre collective,
ce document était co-signé par Antony, Lehideux et Stirbois.
Quant à Maréchal, qui en avait été l'un des principaux
inspirateurs, il avait jugé plus prudent de ne pas le
signer. En fait de séminaire, il s'agissait donc d'un
véritable traquenard dont Jean-Pierre Schénardi m'avait
heureusement prévenu.
Que réclamaient ceux que vous avez appelés plus tard
les "conjurés d'Obernai" ?
Que voulez-vous qu'ils réclament ? C'est ma tête qu'ils
étaient venus demander. Pour J.-C. Martinez, le piétinement
électoral du Front national s'expliquait par une cause
unique : la place prise dans l'appareil par Mégret et
ses amis. Or, nous sortions d'une campagne législative
impromptue mais très bien organisée qui avait démontré
l'efficacité de notre mouvement. Le même Martinez réclamait
néanmoins la dissolution de la délégation générale que
je dirigeais, mais aussi, pour donner le change, celle
du secrétariat général de Gollnisch qui se trouvait ainsi
sacrifié par ses amis pour les besoins de la cause. Le
tout devant être remplacé par un collège d'une vingtaine
de secrétaires nationaux rattachés directement à Le Pen.
Bref, une armée mexicaine ! Pareille structure correspondait
parfaitement aux aspirations de Le Pen : éviter que n'existent
à ses côtés de fortes personnalités et diluer toutes les
responsabilités pour que ne puisse subsister qu'une seule
autorité, la sienne. Toujours le fameux principe "diviser
pour régner".
Qu'un tel système soit totalement inadapté à la direction
d'une grande organisation, il n'en avait cure. Peu lui
importait le mouvement et son efficacité, seule comptait
sa personne. Étant donné l'énormité de la proposition,
une solution de rechange avait été prévue par les conjurés
et, en second ressort, Jean-Claude Martinez devait proposer
la création d'une troisième structure calquée prétentieusement
sur le shadow cabinet britannique et dont les attributions
empiétaient sur celles de la délégation générale. L'alternative
était donc la suivante : soit on me coupait la tête, soit
on me mettait Jean-Claude Martinez dans les pattes.
Après ce réquisitoire prononcé contre vous, comment
se sont déroulés les débats ?
Contre toute attente, le débat a tourné à la confusion
de Jean-Claude Martinez. D'emblée, Jean-Yves Le Gallou
et d'autres de mes amis ont taillé en pièces son argumentation,
tandis qu'une grande partie des membres du bureau politique
restait dans l'expectative. Le Pen n'ayant pas donné son
sentiment, ils ne voulaient pas s'engager. De surcroît,
J.-C. Martinez ne jouissait pas d'une grande considération
parmi ses pairs et ses arguments étaient tellement fallacieux,
tendancieux et malhonnêtes qu'ils mettaient tout le monde
un peu mal à l'aise. La gêne a d'ailleurs atteint son
comble quand ce dernier a avoué qu'il avait été heureux
de ma non-élection aux législatives de 1997.
Pour ma part, j'ai laissé chacun intervenir et ce n'est
qu'au cours de l'après-midi que j'ai dévoilé ma riposte
en concentrant le feu sur J.-C. Martinez. Ma contre-attaque
a certainement été efficace, car l'intéressé, littéralement
anéanti, n'a plus pris une seule fois la parole de tout
le week-end. Quant à Marie-France Stirbois, Martine Lehideux
et Bernard Antony, leur soutien à J.-C. Martinez aura
été très modéré. Tirant les conclusions de cette situation,
Le Pen, qui ne sera pas intervenu une seule fois dans
les débats autrement que pour faire la police de la séance,
conclura par des propos à la fois alambiqués et lénifiants
sur la nécessité pour tous de s'entendre, donnant à la
fois raison aux uns et aux autres. L'offensive ayant tourné
court, il ne la soutiendra pas.
Vous pensez que Jean-Marie Le Pen était au courant
du traquenard qui vous était tendu ?
Non seulement il était au courant, mais il faisait à n'en
pas douter partie des conjurés. En tant que président,
c'est lui qui avait convoqué cette réunion exceptionnelle
du bureau politique. Or ce séminaire n'avait pas d'autre
objet que de me régler mon compte.
Sinon, comment expliquer que Le Pen ait laissé Jean-Claude
Martinez distribuer son dossier et parler si longtemps
? Comment expliquer qu'il l'ait laissé violer allégrement
un ordre du jour qui ne sera même pas traité ?
C'est là un épisode très révélateur des méthodes habituellement
employées par Le Pen, lequel utilise son entourage pour
mener l'attaque et attend de voir comment tourne l'offensive
pour se dévoiler. En la circonstance, constatant la débâcle
du quarteron de conjurés, il a fait marche arrière ou,
plutôt, il a feint de faire marche arrière. Car, à l'issue
de l'université d'été du Front national qui devait se
tenir fin août à Orange, Le Pen a annoncé la création
d'un gouvernement virtuel du Front national, pompeusement
appelé pré-gouvernement et confié à... Jean-Claude Martinez.
Quel était le rôle assigné à ce pré-gouvernement ?
Officiellement, il devait définir et faire connaître la
position du Front national sur les débats parlementaires
qui se déroulaient à l'Assemblée nationale et au Sénat
où nous n'étions pas représentés. Mais il est très vite
apparu qu'il s'agissait en réalité d'une machine de guerre
lancée contre la délégation générale dont j'avais la charge.
Car ce pré-gouvernement, qui ne comportait pratiquement
aucun de mes amis, n'a pas tardé à afficher sa prétention
à lancer des campagnes de communication, à éditer du matériel
de propagande et à donner des consignes politiques aux
fédérations, toutes choses qui relevaient pourtant de
ma responsabilité.
Puisque Le Pen ne pouvait supprimer purement et simplement
la délégation générale, il fallait la vider progressivement
de sa substance. Puisqu'il ne pouvait me couper la tête,
il essayait de me couper les mains. Jean-Claude Martinez
étant incapable de mener à bien un tel projet, le pré-gouvernement
a fait long feu. Mais les moyens considérables dont a
bénéficié cette structure fantôme démontrent par ailleurs
combien Le Pen était déterminé à mettre tout en œuvre
pour me marginaliser, moi-même et, avec moi, tous ceux
qui constituaient ce FN moderne désireux de voir notre
mouvement triompher. En cela, l'épisode du pré-gouvernement
a certainement été la répétition générale de ce qui allait
se passer un an plus tard.
Vous affirmez donc que la "démégrétisation" était planifiée
de longue date ?
Oui, j'en suis aujourd'hui persuadé. Sans doute la forme
et le calendrier de cette entreprise suicidaire n'étaient-ils
pas encore décidés. Mais, plusieurs mois avant le déclenchement
de la purge, Le Pen avait déjà planté le décor et mis
en piste les protagonistes du drame. Dès lors, il ne lui
restait plus qu'à donner le signal. C'est ce qu'il a fait
le 28 septembre 1998 en nommant l'inénarrable Jean-Claude
Martinez à la direction de la campagne européenne.
NOTES 1. Le programme du FN proclamait notamment
: "Le recours au référendum d'initiative populaire constitue
l'arme absolue contre la dictature" in 300 Mesures pour
la renaissance de la France, Editions nationales, p. 397.
2. National Hebdo, 17 décembre 1998.
3. Déclaration faite lors de la convention du FN "Le printemps
de la France", Le Bourget, 28 mars 1999.
4. Envoyé spécial, 5 novembre 1992.
5. Cette déclaration a été faite le 1er mai 1995, lors
du discours de clôture du défilé de Jeanne d'Arc.
6. Club de la presse, 12 mai 1997.
7. Le Monde, 11 juin 1997.
8. Alain Peyrefitte in le Monde, 17 juin 1997.
9. Le Xe congrès du FN s'est déroulé à Strasbourg les
29 et 30 mars 1997.
10. Rapport sur "la nouvelle citoyenneté" où il s'agissait
déjà de remettre en cause la ligne du FN sur l'immigration
pour s'ouvrir à l'électorat beur.
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